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Avec notre deuxième exposition, on a eu envie de vous envoyer différents textes en lien avec le thème de l'expo afin d'enrichir la réflexion déjà entamée. Cette semaine, c'est l'auteure Daphné B. qui ouvre le bal avec Smile for me baby.

Daphné B. est poète, libraire et codirige Filles Missiles, une plateforme de publication féministe non-mixte de littérature et d’art contemporain. Son premier recueil, Bluetiful, est paru aux Éditions de l’Écrou à l'automne 2015. Étudiante à la maîtrise, elle s’intéresse aux rapports entre les médias sociaux et la littérature.
           
Smile for me baby,
la culture de la « sad girl », de Lana del Rey à @sosadtoday


Samedi soir, @sosadtoday tweetait « i don’t think the meds are working : a memoir ». Près de 800 utilisateurs marquaient ce gazouillis comme favori, réitérant ainsi la place de choix qu’occupe la bloggeuse anonyme, (avec ses quelques 403 milliers d’abonnés Twitter), dans ce qu’on appelle la « sad girl culture ». Bien que florissante sur le Web et notamment sur les réseaux sociaux, cette posture n’est pas un simple effet de mode. L’artiste multidisciplinaire Audrey Wollen, instigatrice de la « Sad Girl Theory », insiste que « […]being sad has always been a huge impulse and motivator for […] a billion different subcultures. » Il en va de même  pour certaines ‘sad girls’ qui tirent profit de l’interpénétration constante du physique et du numérique et surtout, de la fluidité identitaire découlant d’une telle réalité augmentée. Ces dernières s’approprient la tristesse et en font la clé de voûte de la représentation sociale qu’elles donnent d’elles-mêmes. La ‘sad girl’ est une figure de résistance, puisque sa tristesse « revendiquée » a une implication politique. La chercheure Sara Ahmed affirme d’ailleurs que les émotions sont des pratiques culturelles plutôt que des états psychologiques. Elle dit que leur pouvoir social est vecteur d’alliances, d’inclusions et d’exclusions, et qu’elles contribuent notamment à notre construction identitaire. À travers l’articulation et l’itération d’une vulnérabilité réelle et performée, les ‘sad girls’ désenclavent le sens du mot ‘sad’, qui dès lors, acquiert de nouvelles significations. Grâce à leurs œuvres et la revendication d’une tristesse flamboyante, les ‘sad girls’ dépouillent la sadness de sa connotation pathologique pour en faire le porte-étendard sain d’un mécontentement et le territoire d’une véritable lutte sociale.

Ne niant pas la société dans laquelle elle s’inscrit, la tristesse de la ‘sad girl’ émane d’une lucidité souveraine. Se posant comme une alternative aux demandes du féminisme contemporain (éthos d’amour propre et d’approbation, par exemple la campagne #SpeakBeautiful de Dove), la tristesse de la ‘sad girl’ rend visible et explicite l’aliénation et la violence implicite subie par la femme. Dans son court essai The Meaning of Lana Del Ray, Catherine Vigier dit que la star mélancolique incarne en quelque sorte l’expérience vécue par son public, puisque « […]she is representing and speaking to a contradiction facing thousands of young women today, women who have followed mainstream society’s prescriptions for success in what has been called a post- feminist world, but who find that real liberation and genuine satisfaction elude them. »

La reprise d’une tristesse revendiquée est transformatrice. Grâce au processus de répétition, l’émotion recouvre un sens nouveau et politique. Comme l’artiste Kate Durbin le souligne, se situant à l’intersection entre l’artifice et la vulnérabilité, la tristesse de la ‘sad girl’ cultive une ambiguïté fondamentale. Ainsi, bien réelle, elle est aussi de l’ordre de la performance. La journaliste Lindsay Zoladz dit d’ailleurs que c’est dans cette ambiguïté que se fomente toute la puissance de cette pratique. En parlant de la tristesse de Lana Del Rey, elle écrit : « Is it "real"? The joke's on anyone who insists on asking those questions—the whole point of Del Rey is that it's impossible to tell, and that perhaps there's even a strange power in that ambiguity. »

Daphné B.
                            
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