Copy
Brock Turner n’est pas un monstre
Chers amis,
 
D’abord, je suis chargée de teaser un truc mais j’ai pas le droit de dire ce que c’est. Comment faire? «Attention, la semaine prochaine, on a une surprise pour vous.» Disons que c’est une surprise de Slate, avec un peu de moi et d’autres gens dedans. Suspense. (Indice: ce n'est pas un almanach.)

Ensuite, le sujet de la semaine. Si vous suivez mon activité frénétique sur les réseaux sociaux, vous vous doutez qu’on va parler viol. Et pourtant, j’ai longuement hésité à faire l’édito dessus parce que j’ai l’impression de radoter. On n’a rien de nouveau à dire sur le sujet et je ne vais pas apporter un éclairage inédit plein de néons et d’halogènes.

Mais reprenons l’histoire. Une jeune Américaine va à une fête avec sa petite sœur. Elle danse, elle picole. Et elle se réveille à l’hosto. Elle va alors apprendre qu’elle a été violée et laissée à moitié nue derrière une benne. Le violeur est arrêté mais, comme c’est un gentil garçon et qu’il est champion de natation, le juge ne le condamne qu’à six mois de prison (il en fera trois a priori) et à trois ans de conditionnelle parce qu’il ne faudrait pas que le fait d’avoir violé une femme le pénalise trop lourdement dans la vie. La victime raconte tout cela dans une lettre qui m’a obsédée plusieurs jours après l’avoir lue. Ici la version originale en anglais, par là la trad française.

Ce qui m’intéresse le plus aujourd’hui, c’est la réaction de l’entourage de l’homme (appelons le Brock Turner, vu qu’il s’appelle Brock Turner). Son père l’a défendu, a plaidé sa cause jugeant que son fils avait déjà assez souffert de cette soirée trop arrosée. Ses amis aussi ont pris son parti, en particulier une de ses amies d’enfance. Elle dit en substance que ce n’est pas parce qu’on viole quelqu’un qu’on est un violeur («les viols sur les campus n'ont pas toujours lieu parce que les gens sont des violeurs»): «Ça n'a rien à voir avec une femme qui marche en direction de sa voiture dans un parking et se fait kidnapper et violer. Ça, c’est un violeur. Eux ne sont pas des violeurs. Ce sont juste des garçons et filles idiots qui ont trop bu, n'ont pas fait attention à leur entourage et avaient une évaluation de la situation brouillée.»

Son argumentation, à laquelle le juge a donc souscrit, c’est de dire que Brock Turner n’est pas un monstre. Et là, on voit toute l’influence d’une certaine manière de présenter le viol. Pour le dire en résumé: cette fille a une vision du viol déformée à cause d’Esprits Criminels. Ok, c’est peut-être un peu court. Mais elle le dit elle-même: un violeur, c’est une gros moche psychopathe avec des gouttes de sueur qui kidnappe des femmes dans des parkings la nuit pour les emmener dans une cabane dans les bois, cabane où il a passé les seules vacances heureuses de sa vie quand il avait 5 ans avant la mort de sa mère et où il attache ses victimes pour les torturer pendant plusieurs jours avant de jeter leurs corps au bord d’un sentier de jogging.

Or, Brock Turner a eu une enfance heureuse, il est mince, il est sain (puisqu’il est sportif), il est mignon, il est souriant, donc ce n’est pas un violeur. C’est un mec qui a fait le con et n’a pas su s’empêcher de profiter d’une occasion (occasion = fille inconsciente).

Et, pour nous tous, ça pose une série de questions difficiles. D’abord, le problème d’avoir diabolisé le viol. Le criminaliser, évidemment, c’est une bonne chose. Mais présenter les violeurs comme des monstres, c’est de fait en sortir les hommes pas monstrueux. (C’est le problème de notre rapport au mal et à la nature humaine en général, les nazis étaient-ils des hommes comme les autres ou des monstres ?) Tout violeur est-il un psychopathe en puissance? Perso, je ne crois pas. Et cette vision cinématographique est dommageable, surtout pour les victimes qui refusent de coller le mot viol sur ce qu’elles ont vécu quand ça ne correspond pas à l’image classique reproduite dans les médias. Le terme même de violeur est discutable. Soit vous décidez qu’un violeur c’est quelqu’un qui a commis un viol, soit vous préférez voir dans le violeur un individu qui n’est capable d’avoir une sexualité épanouie que dans cette forme-là. Ça fait une sacrée différence.

Mais si on dit qu’un viol n’est pas forcément le fait d’un être monstrueux, orphelin, lui-même victime de sévices sexuels dans son enfance, on aboutit assez vite à une question délicate: est-ce que cela signifie que n’importe quel homme est un violeur potentiel? Ça a été une thèse de certains courants féministes, et c’est toujours le cas. Si le violeur n’est plus le psychopathe avec sa goutte de sueur dégoulinant le long de son menton prognathe, ça veut dire qu’il peut être votre père, votre frère, votre meilleur ami et même votre mec. (Sur ce sujet, et ce que les parents disent aux filles et aux garçons, allez lire ce texte en anglais.)

D’ailleurs, il y a fort à parier que Brock Turner lui-même ne se voit pas comme un violeur, ni ne voit dans ce qui s’est passé ce soir-là un viol. (Elle était ivre morte, elle n’a pas dit non et il affirme même qu’elle a joui.)  

Mais il y a toujours un noyau obscur. Même en se convaincant qu’il ne l’a pas violée et qu’il n’est pas un violeur, il y a ce moment où Brock Turner abandonne une femme à moitié nue, le sexe à l’air, inconsciente derrière une benne. Quand il fait ça, il sait, au fond de lui, qu’il vient de franchir une ligne interdite. Ce noyau obscur, c’est celui d’un mec qui voit bien que la nana n’est pas en état de dire oui ou non. C’est ce moment où il fait pression, où il insiste. Ça peut être dans un lit, chez soi, avec sa propre meuf. Mais je reste convaincue que, même s’il ne se voit pas comme un violeur, à ce moment-là, le mec sait. Il sait qu’il la traite comme un objet et, en règle générale, c’est ce qui l’excite dans cette situation, c’est ce qui le fera bander. Certes, la plupart des victimes ne disent pas non, elles restent tétanisées, incapables de réagir. Mais baiser une meuf tétanisée, ça n’est pas anodin. Le mec voit bien qu’elle ne bouge pas, qu’elle est immobile. Un viol, ce n’est pas une lutte contre une femme (ou un homme, parce que ça arrive aussi) qui se débat. Un viol, c’est la prise de pouvoir sur une autre personne, même si elle a capitulé en silence. Et capituler, ce n’est pas avoir envie.  

Trop vieux pour Snapchat 

Excellent article de Will Oremus. C'est un journaliste du Slate américain qui est spécialisé en «nouvelles technologies» comme on dit en France. Il a la trentaine. Et, dans cet article, il s'interroge parce qu'il n'arrive pas à se servir de Snapchat. De deux choses l'une: soit il est trop vieux, soit l'appli est mal foutue. Il raconte ses échecs à comprendre le fonctionnement du bousin, raconte l'évolution des pratiques sociales depuis le lancement de Facebook («à l'époque, nos paramètres de confidentialité consistaient à accrocher une chaussette sur notre poignée de porte»), et se demande si on peut continuer à être journaliste tech quand on devient largué. 

À lire aussi sur Slate

J'ai déjà ici même posté plusieurs liens sur les livres Le syndrome du bien-être et Contact, mais cette fois, c'est Jean-Laurent Cassely qui met en perspective les deux ouvrages. Ça parle de chacun d'entre nous, de nos aspirations à une vie plus saine, à devenir une personne meilleure, de l'évolution de la notion d'individu et donc de société. C'est brillant.

En parlant de société, voilà une super analyse mondiale de la politique. C'est quasi impossible à résumer, mais ça parle de la confusion idéologique actuelle: «Un programmateur de Google est-il mieux représenté par la gauche ou la droite? Et un agriculteur qui dépend des subventions fédérales? Un travailleur surqualifié qui assemble des équipements médicaux sophistiqués? Peut-on considérer qu’une personne qui travaille pour le prêt entre particuliers appartient à la classe capitaliste dirigeante? [...] Ce que nous sommes en train de voir dans tout l’Occident, c’est un système politique dramatiquement à la traîne derrière ces réalités sociales complexes. “Les États-Unis sont-ils prêts pour la politique post-classe moyenne?”»

Et, du coup, c'est le moment idéal pour glisser jusqu'à Emmanuel Macron. Parfait complément à l'article précédent mais cette fois sous l'angle de la recomposition politique française.

Les machines sont-elles racistes? Vous avez dû voir passer ces histoires de photos de personnes noires que les machines identifient comme des singes. La réalité, c'est que la technologie est pensée pour des jeunes blancs. 

  Repéré par Reader

Plein de trucs coolos qui semblaient calibrés pour moi cette semaine chez Reader. Mais commençons par le lien déprimant et nécessaire. Le témoignage d'un photo-journaliste somalien: «Je suis déjà mort, je n'ai qu'à continuer.»

La meilleure vidéo animalière du mois. Tout simplement. D'abord, on fait des «awww» devant les bébés écureuils trop mignons, et ensuite «oohhh» devant le méchant serpent et «wahou» devant le combat contre la maman écureuil. Le tout avec des ralentis de ouf, dignes de Kung Fu Panda

Tous les fans de Kurt «AmourPourToujours» Cobain connaissent ses dessins mais, attention, voici qu'on les a animés. Pour les gens comme moi, c'est assez fou. Pour les autres, vous noterez qu'il avait un rapport compliqué aux bébés.  

Mes copains de Tout est vrai (TEV pour les intimes) ont fait un épisode sur Google, dans lequel Nicolas Rendu chantonne, et ça suffit à mon bonheur.

 Sur mes internets personnels

Si vous préparez le Capes ou l'agrégation, ne lisez pas ce qui suit. Une jeune prof raconte ses cinq années dans l'enseignement et c'est... pfff... je vais me contenter de «désespérant»

Pour se remonter le moral, on va lire la Culottée de la semaine (vous savez, le projet BD de Pénélope Bagieu). C'est sur une femme que j'adule (comme toutes les journalistes de mon âge, je crois): Nellie Bly. Et il y a plein de super idées visuelles. 

Il s'est passé un truc chelou cette semaine. Je crois qu'Emmanuelle Béart lit dans mes pensées. En une semaine, deux individus différents m'ont parlé d'elle parce qu'ils l'avaient vue. Le premier, la tête entre les mains, se balançait en pleurant: «Elle est... enfin... je veux dire que c'était la plus belle femme du monde...» L'autre, à qui je racontais cela, me dit: «Ah oui, je l'ai croisée hier, c'est vrai que la chirurgie... enfin... c'est violent.»

Ça m'attriste et en même temps, ça m'énerve. Parce que je comprends parfaitement les femmes qui abusent de la chirurgie esthétique. Ce que je ne comprends pas, c'est la société qui leur dit «on vous aime parce que vous êtes belles», puis qui scrute chaque marque de vieillesse sur leur visage et enfin qui se fout de leur gueule quand elles passent sur le billard. Et donc, quand même un peu titillée dans mon instinct de voyeuriste, je vais sur le compte Twitter d'Emmanuelle Béart et je découvre qu'elle m'a répondu: «Merci à ceux qui me défendent quand je suis attaquée physiquement mais laissez parler les langues et vive la vie.»

Mon rapport à la mode est... disons aléatoire. (Ça veut dire quasi inexistant sauf les nuits d'insomnie quand je me retrouve à zoner dans la blogomode.) Mais il y a un blog mode que je suis, c'est celui de Fiona Schmidt, essentiellement parce qu'elle sait écrire. Et donc, cette semaine, elle a fait une magnifique compile sous le titre séduisant «Le Kardashianomètre printemps/été 2016». (Et qui m'a permis de découvrir ceci. Cliquez et lancez l'animation, vous ne serez pas déçu/e.) 

Vous êtes un blanc avec plein de clichés sur l'Afrique? (Oh, coucou Léa) Alors lisez ce texte qui parle... des noirs qui ont plein de clichés sur l'Afrique. (Où je découvre les panafricanistes 2.0.)  

Conseil culture

Ça m'a reprise. Je suis retombée dans Calvin et Hobbes, ce qui est malheureux parce que mon temps de lecture devrait être consacré en priorité à des trucs de boulot. Mais le génie total de Watterson continue de me bluffer. C'est parmi ce que j'ai lu de plus intelligent et de plus drôle, tout genre confondu.

Et, du coup, j'ai découvert la page Wikipédia dédiée à la série et qui semble rédigée par un authentique fan.
Facebook
Twitter
Website