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Au milieu des emmerdes quotidiennes
Chers amis,

Comme vous le savez, je rédige cette newsletter le jeudi. Il est minuit trente deux sur l'horloge de mon ordi, et je ne sais pas quoi dire. Je ne vais pas m'improviser experte ès attentats à Nice (Jean-Michel-Attentats-au-Camion-à-Nice). Je ne sais qu'une chose: ce vendredi matin en se levant on entendra avec horreur le bilan, encore provisoire. Je sais que ce soir, j'ai eu la très désagréable impression d'avoir des réflexes. Réflexes des amis à contacter, des sources à consulter etc. On a redit les mêmes choses: attention aux intox, ne diffusez pas les photos du massacre, les hashtags pour les portes ouvertes etc. Les photos de gens souriants que leurs proches recherchent. Etc. 
  
Je ne vais pas refaire mon édito. Je viens de le relire. Il parle de Pokémon Go, et ce n'est sans doute pas le sujet qui vous préoccupe aujourd'hui. Pourtant, la fin n'est pas si éloignée de ce qu'on vient de vivre. J'ai écrit ça tout à l'heure, en pensant précisément aux attentats, mais j'ai préféré ne pas les évoquer directement. 

Alors, allons-y. La suite de cette newsletter se déroulera «normalement».  

Il se passe un truc foufou. Nintendo est en train de réussir ce que Google a foiré, pour l’instant, avec les Google Glass. (En même temps, comme l’univers tech est bien fait, Niantic, la société qui fabrique l’interface de Pokémon GO est une ancienne start-up de Google.) Google a voulu nous immerger dans la réalité augmentée avec un produit effrayant. Nintendo y parvient parce que les pokémons sont ludiques, parce que ça nous renvoie à un univers familier et enfantin (les pokémons étaient déjà entrés depuis longtemps dans la pop culture), parce que la dimension ludique l’emporte. Et si c’est un jeu mignon, ça ne fait pas peur. Et en plus, c'est super parce que ça fait sortir les jeunes de chez eux et que ça va sauver l'économie

Mais l’enjeu est le même: s’accaparer le réel. Pokémon Go, c’est la plus grosse OPA sur la réalité jamais tentée. C’est le hold-up du réel. Et c’est complètement dingue. (Même si d’autres jeux avant celui-là, comme Ingress, fonctionnaient sur les mêmes principes, l’ampleur du phénomène en fait le premier.)


En même temps, c’est l’évolution parfaitement logique d’un processus entamé depuis des années. J’ai écrit un roman, La Théorie de la tartine, qui tentait de montrer une partie de cette évolution. À la fin des années 1990, quand le nombre d’internautes commence à augmenter grâce à des offres grand public, être sur internet (on disait «naviguer sur la toile») signifiait être enfermé chez soi devant un ordinateur. Être sur internet, c’était se couper, délibérément, du monde dit «réel». C’était un refuge, un univers parallèle sans aucun lien avec la vie IRL. Et puis, 2006 est advenu avec son cortège de Facebook (qui vous encourageait à vous inscrire sous votre nom civil et non plus avec des pseudos, à mettre de vraies photos de vous, à vous tagger etc.), et d’iPhone (un téléphone qui permettait pour la première fois d’avoir accès à internet à l’extérieur). À ce moment-là, la vie numérique a commencé à converger avec la vie réelle. Il est donc logique que ce processus de convergence aboutisse à la fusion des deux univers pour donner naissance à un nouvel espace, la réalité augmentée donc. Et hop, une nouvelle étape de franchie.

Ceci étant, notons que le terme même de réalité augmentée n’a aucun sens. Une réalité augmentée serait une réalité encore plus réelle. Ici, on assiste à l’inverse. L’apparition d’un psykokwak ne rend pas le réel plus réel, il le déréalise. À ce stade, la réalité s’efface. Les rues ne sont plus que le décor du jeu. Ce n’est pas juste votre salon avec un salamèche posté à côté de la fenêtre. Vous regardez votre salon à la recherche d’un pokémon, votre salon n’est plus votre salon mais le simple décor d’une quête. Clairement, le côté «augmenté» l’emporte cognitivement sur le côté «réalité». On n’ajoute pas une couche supplémentaire à la réalité, on la modifie profondément pour en faire autre chose. On est donc exactement dans ce que Baudrillard qualifiait de simulâcre, ce que les sémioticiens appellent l’hyperréalité. (Et quelle ironie que cette étape soit franchie l’année de la mort d’Umberto Eco qui a précisément travaillé sur cette notion.)

Dans la nouvelle de Borgès qui a en partie inspiré la notion d’hyperréalité, les humains créent une carte du monde à l’échelle 1/1. (Google Map/Earth quoi.) Dans La Carte et le Territoire de Houellebecq, l’humain décide de vivre dans une carte plutôt que dans le territoire, c’est-à-dire dans la représentation du territoire. (Pokémon Go donc.) Et à la fin du roman, les humains décident carrément de transformer le réel à l’image d’une carte postale. La France devient alors une espèce de parc d’attraction géant, un parc sur le thème de la France dans lequel on trouve tous les signes qui «font» français, comme des bistrots typiquement hexagonaux. À ce stade, le réel a totalement disparu. Il n’y a plus que des signes qu’on prend pour la réalité.

Je ne veux absolument pas jouer les oiseaux de mauvais augure ou la tata réactionnaire. Pour être claire, l’idée de vivre enfin dans Qui veut la peau de Roger Rabbit? me séduit au-delà du possible. Moi aussi, je veux poster des photos de pokémons aux toilettes. Mais ce n’est sans doute pas un hasard que Pokémon Go cartonne au moment où le réel nous parait aussi dur. On vit dans un monde incroyable. Un monde où pour la première fois de l’histoire de l’humanité, il est plus facile de trouver un pokémon que sa place dans la société. Bien sûr que votre téléphone ne vibre pas pour vous annoncer que le sens de la vie est au coin du carrefour. Bien sûr qu’on préfère trouver pikachu plutôt qu’un cadavre d’enfant noyé sur une plage. Malheureusement, l’un n’excluT pas l’autre. L’un nous offre juste l’illusion que l’autre a disparu.

Reste toujours la même idée: les moyens technologiques ne sont que des outils. Il faut que les gens se les approprient pour créer des usages inattendus. Pour conclure, j’aimerais demander à Nintendo une petite chose: serait-il possible de mettre des pokémons dans les bureaux de vote en avril/mai 2017?
 

Madame est servie

Excellent article sur les valets numériques, et plus généralement l'économie de la demande. La fragmentation du travail, rendue possible par le chômage et la crise financière + les plates-formes numériques + le modèle d'à la demande, a permis l'extension de boulots comme chauffeur Uber, cycliste livreur, et désormais: majordome. Vous allez bientôt pouvoir vous payer un majordome –ou en devenir un. La Silicon Valley est en train de réinventer Downtown Abbey.      

À lire aussi sur Slate


Louise Tourret nous avait déjà raconté en quoi le foot continue de «genrer» les cours d'école et comment son fils de 7 ans est totalement tombé dans l'Euro et le foot. Cette fois, elle a dû gérer son chagrin, sa colère, ses propos anti-Portugais. Et comment l'Euro a aussi été pour elle une défaite éducative. J'ai vécu la même chose chez moi le soir de la finale. À la différence près que c'est moi qui pleurait. Quand le Chef m'a dit «c'est que du foot» et «c'était déjà incroyable d'avoir été jusqu'en finale», j'ai eu envie de lui écraser les couilles avec un casse-noisette. La seule chose qui m'a consolée c'est de penser qu'ils avaient battu les Allemands. Du coup, en lisant l'article de Louise où elle rappelle les rapprochements entre la guerre et le sport, je me suis sentie assez concernée.

Attention: il faut à tout prix lire ce papier sur Donald Trump et Vladimir Poutine. C'est une traduction d'un confrère du Slate américain, et c'est juste complètement dingue. C'est un peu: découvrez le plan secret de Poutine pour nous exterminer. (Il faut faire la même enquête avec Marine Le Pen.) (Je sais, Mediapart a commencé.) On y apprend, info que j'avais totalement loupée, que la Russie a piraté les serveurs du comité démocrate et de la fondation Clinton et commence à faire fuiter des documents. On dirait un feuilleton avec dedans: des espions, la mafia, Marine Le Pen, Julian Assange, l'Otan. (Si vous n'avez pas le courage de tout lire, vous pouvez sauter les paragraphes sur Gorbatchev, on s'en fiche un peu.) 

Marre de lire des articles? Vous pouvez aussi écouter des trucs. Cette semaine, un nouvel épisode de Transfert. Ou alors notre playlist pour l'été. Et si vous avez besoin d'un peu fiction, une sélection des séries télé à mater

  Repéré par Reader

Mains qui applaudissent et chapeau bas pour l'enquête de Fanny Marlier dans les Inrocks sur les castings de Morandini. D'habitude, j'évite au possible de mettre des liens vers des articles payants, mais celui-là mérite vraiment. Il semblerait donc que monsieur Morandini se situe tout en bas de la grande échelle de la dignité humaine mais tout en haut de celle du dégueulasse. Et bravo aux mecs qui ont accepté de témoigner. On sait combien c'est dur pour les victimes. Ils auraient pu se sentir trop honteux pour le faire. (Moins bravo au groupe Canal que cette affaire ne dérange pas et qui maintient sa collaboration avec l'animateur l'année prochaine. Condoléances à la rédaction d'iTélé.) 

Interview intéressante d'un historien au sujet des zizis et des bisous dans l'Empire romain.

Le quiz de la semaine: devinez quels métiers seront faits par des robots

Les vidéos de la semaine, au choix: en anglais un résumé de Game of Thrones par Samuel L. Jackson, ou toujours en anglais et avec des spoilers pourquoi les personnages queers finissent toujours par mourir dans les séries?, et enfin en français un résumé des scènes de danse au cinéma par Blow Up. 

 Sur mes internets personnels

Allez, une petite photo souvenir de l'Euro. (Même si vous ne vous intéressez pas au foot, cliquez, au minimum vous sourirez.) 

Un peu plus de lecture sur Pokémon? Danah Boyd en parle un peu (positivement), Affordance en parle beaucoup (et synthétise un peu tout), et Philippe Gargov traite du rapport à la ville augmentée

Mardi 12 juillet la France a été condamnée par la Cour Européenne des Droits de l'Homme dans sept dossiers, dont cinq concernaient des enfants enfermés dans des centres de rétention administrative

J'ai un peu honte: je viens seulement de découvrir le blog BD de mademoiselle Caroline. Mais ça m'a beaucoup parlé cette histoire de partir en vacances.

Vous avez peut-être vu passer l'article de la rédactrice en chef du Guardian au sujet du Brexit. Enfin... pas vraiment le Brexit lui-même mais plutôt ce que la campagne a impliqué en terme d'intox. J'avais déjà mis un article de Vincent Glad sur le sujet qui analysait aussi cette défaite des faits. (Autre problème de notre rapport au réel. Je pourrais vous faire une longue analyse reliant Pokémon Go et le Brexit mais on va s'en passer.) Bref, allez lire, c'est vraiment intéressant et ça explique aussi pourquoi la démocratie, mes amis, c'est mort.

Conseil culture

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