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Celui qu’on ne nomme pas
Chers amis,
 
Au début de la discussion de la semaine qui portait donc sur le fait pour les médias de donner ou non les noms des terroristes, je me suis dit: «Bah… pourquoi pas. Après tout, au point où on en est.» Et puis, se poser des questions, interroger la manière dont on fait son boulot, c’est toujours une démarche positive. Enfin, quand même, c’est pas rien, Le Monde et BFM qui annoncent ne plus diffuser de photo des terroristes et Europe 1 ne plus donner leur nom. Et puis, Warhol, il avait bien parlé de ça, non? Après, j’ai secoué ma boîte crânienne.

Ce débat prend place dans un contexte particulier pour la profession. Détail purement pratique: nous sommes fin juillet, comme dans toutes les entreprises, de nombreux journalistes sont partis en vacances, ceux qui restent sont donc en sous-effectif et cumulent la fatigue d’une année particulièrement éprouvante. Nous sommes évidemment tous fatigués, épuisés par ce que nous avons traversé, mais les journalistes le sont nerveusement un peu plus. Outre des week-ends et des soirées supplémentaires à bosser, leur travail consiste à garder les yeux sur l’horreur. En novembre dernier, certains ont été affectés à la rédaction des nécrologies des victimes des attentats du 13 novembre. Un travail qui avait été particulièrement éprouvant.

Huit mois plus tard, ils continuent à faire des nécros.


Mon propos n’est pas de vous faire verser une larme sur ces pauvres journalistes. Il est bien évident qu’au compte de l’épuisement les flics l’emportent largement. Mais je n’ai jamais reçu autant de messages d’amis du métier qui me racontent leurs cauchemars, quand ils n’en sont pas à envisager de changer de boulot. Pas parce qu’ils n’aiment plus ce qu’ils font mais parce qu’ils ont l’impression de ne plus y arriver. De ne plus réussir à gérer.

Parce qu’il y a la fatigue, physique, nerveuse et émotionnelle. Mais il y a aussi le terrible sentiment d’impuissance. De n’être là que pour tenir des comptes macabres. D’être totalement inutiles. De se dire qu’on va encore répéter les mêmes choses. Tenir les mêmes analyses. Prévenir des mêmes dangers. Et pourtant, il le faut. Ce n’est pas parce qu’on a dit une chose une fois qu’elle est dite à jamais. Alors, oui, on doit répéter les mêmes choses depuis le 7 janvier 2015.

Dans ce contexte, lancer un débat sur la divulgation des noms et photos des terroristes, c’est avant tout s’imaginer qu’on a une marge de manœuvre. Un pouvoir quelconque. On ne sert pas à rien. On va agir, à notre humble niveau. On va prendre une décision et elle va peut-être changer quelque chose. Alors on va arrêter de montrer leurs visages. Même si, dans le fond, on sait bien qu’on n’est pas sur NRJ12 et que, comme ça a très bien été expliqué, les terroristes ne sont pas des candidats de téléréalité, que le faisceau de leurs motivations est bien plus complexe qu’un simple désir de passer à la télé. Mais, d’une manière certes tordue, c’est rassurant de se dire ça. Ça laisse une marge de manœuvre.

Mais cela signifie aussi qu’on est prêts à abandonner nos principes pour lutter contre eux. Parce que, concrètement, ça voudrait dire quoi cette décision d’anonymiser les faits? que les journalistes connaîtraient les noms, les visages et les parcours des terroristes et ne les communiqueraient pas aux citoyens? C’est problématique, non? Nous serions prêts à modifier notre manière d’informer, donc une partie de nos valeurs, en fonction d’un impératif utilitariste, en se calant sur ce que l’on croit savoir de leurs motivations?

Il y a plus d’un an, j’ai écrit un article «En 2015 comme en 1945 il faut étudier les bourreaux». Je partais de la manière dont la Shoah est enseignée. (Non, je ne vais pas faire de point Godwin, rassurez-vous.) J’ai interviewé des historiens spécialistes du nazisme qui m’ont dit que, pour que cela n’arrive plus, il fallait s’intéresser aux bourreaux, alors que, traditionnellement, on a toujours donné la prééminence aux victimes. Plutôt que de faire pleurer sur Anne Frank, il faut analyser comment on adhère à l’idéologie nazie, le parcours des individus.

À notre époque, le recueillement auprès des victimes est évidemment essentiel. Mais, ne s’intéresser qu’aux victimes, c’est dire qu’elles ont été tuées par des forces démoniaques qui nous dépassent. (Comme le racontait Margaux Bergey sur Twitter, où elle comparait assez justement cette décision de ne plus donner les noms des terroristes au monde de Harry Potter, quand on ne dit plus le nom de Voldemort, celui qu’on ne nomme pas.) Celui qu’on ne nomme pas, qu’on ne montre pas, ne disparaît pas. Il est hissé au rang de divinité. Il est le monstre dans le placard.

Quand BHL demande aux médias de ne même plus rapporter la vie, l’itinéraire des terroristes, j’y vois l’abandon de toute tentative de penser, d’analyser, de comprendre. J’y vois la même logique que Manuel Valls avec son «expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser». La défaite totale de la raison. Et puis, j’insiste, c’est refuser ces informations au plus grand nombre, à la plèbe et les conserver pour un petit nombre de privilégiés, une classe qui, elle, aura le droit de savoir. Si tous les médias traditionnels se calaient sur cette position, il faudrait que le quidam aille chercher des informations dans la communication de l’EI. Absurde.  

Il faut dire les noms, montrer les visages, raconter les parcours. Parce que ce n’est pas une puissance mortifère désincarnée qui nous touche. Ce sont des individus. Des hommes. Ils ne surgissent pas de la bouche de l’enfer ou du Mordor.

Ce n’est pas parce que leurs visages n’apparaîtront plus sur les écrans de télé qu’ils cesseront de croire en la justice et la justesse de leur cause. Qu’ils cesseront de penser qu’ils sont en train de sauver leur âme et d’accomplir leurs devoirs, de trouver leur place dans l’univers. Ils accordent sans doute plus d’importance au jugement de Dieu qu’au JT de BFM. Et en poussant plus loin cette logique de refuser qu’ils puissent tirer une gloire posthume de leurs actes et fournir des exemples pour d’autres, dans ce cas ne plus mentionner les terroristes n’a pas de sens si l’on continue de montrer la «réussite» de leurs actions. De montrer les larmes des survivants, de donner les noms des victimes, le nombre de morts.

On vit dans un monde de merde, mais il serait encore plus insupportable si les informations ressemblaient à ça: «Il y a eu un incident sur la Promenade des Anglais, à Nice, on déplore un certain nombre de victimes.» Les terroristes puisent leur force autant dans les images de nos larmes que dans les photos moches de leurs prédécesseurs. Ils savent qu’ils nous touchent. On ne va pas prétendre le contraire juste pour les faire chier. On ne doit pas lâcher. Ne lâcher ni le besoin de recueillement auprès des victimes, ni notre capacité à nommer le monde et les gens qui nous entourent.

Extension du domaine de la lutte

Il finit par y avoir une espèce de jeu (vous me pardonnerez la maladresse du mot) entre les terroristes et nous. Où frapperont-ils la prochaine fois? Sous quelle forme? Ils parviennent à diversifier parfaitement leurs cibles: journalistes, dessinateurs, policiers, juifs, jeunes, fêtards, familles et maintenant prêtre. Comme le dit très bien Jean-Laurent Cassely, c'est une «extension minutieuse du domaine symbolique de la lutte terroriste», qui redéfinit également notre temporalité et notre géographie.

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Allez, on se change les idées. Depuis le Brexit, plusieurs journalistes analysent notre rapport à la vérité et au mensonge. Cette fois, c'est le New York Times qui annonce la fin de l'ère de la vérité, entre Brexit et Trump.

Disney a annoncé qu'il n'y aurait pas de cinquième saison pour Docteur La Peluche, le dessin animé dont l'héroïne est une petite fille noire qui veut devenir médecin. HORREUR

Et enfin, achevons de penser à autre chose avec une histoire d'amours. C'est le nouvel épisode de Transfert.

  Repéré par Reader

L’Humanité publie une enquête édifiante sur la manière dont l’État français expulse les Roms, vite et mal. Un système basé sur des PV illégaux et qui sape le travail d’insertion des associations. Un article qui n'a malheureusement pas assez circulé.

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 Sur mes internets personnels

À regarder: Martin Parr est allé photographier la Convention républicaine

Une autre interrogation sur les mots. Jean-Pierre Filiu redit pourquoi il n'aime pas le terme de «radicalisation» et explique les mots qui divisent le monde selon l'EI: musulmans, apostats, hérétiques, croisés, juifs. 

L'histoire de la semaine, c'est celle de la «youtubeuse anglaise qui a des problèmes alors qu'elle dit qu'elle va bien mais elle ne peut pas aller bien». Allez lire, vous retrouverez votre adolescence.

Avec la rentrée littéraire, vont revenir les petits mots des libraires qui nous enchantent. En voilà déjà un sur le roman d'Anaïs Jeanneret qui vaut son pesant.

Un lien qui date de 2005, ok, mais c'est intemporel. Le micro-trottoir universel proposé par Arte.

Conseil culture

Mes amis, c'est le moment de se dire au revoir. Je vous parlais plus haut de la fatigue extrême. Eh bien, justement, je suis crevée. Claquée. Rincée. Fœtale. Je m'en vais donc en vacances. Nous nous retrouverons à la fin du mois d'août.

En dernier conseil culturel, alors qu'on nous parle d'israélisation de la société française, je me permets de dire que, non, on n'est pas Israël parce qu'on n'a pas Etgar Keret, l'un des auteurs les plus drôles du monde. Allez lire 7 années de bonheur, des chroniques sur sa vie à Tel-Aviv à partir de la naissance de son fils. (J'ai mis l'image de la couv anglaise parce qu'elle est beaucoup plus belle que la française, mais, rassurez-vous, il a été traduit, il est même dispo en poche à 6,50 euros.)
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