Copy
Un concert, des témoignages et de l’absurde
Bonjour mes chers,

On ne va pas se mentir, ce n’est pas la newsletter la plus simple à écrire. Quand Slate m’a demandé de préparer un exemple de newsletter, j’ai fait un numéro 0 où je disais: «Comment on fait pour vivre dans ce monde-là? Je n’en sais rien. Mais je suis convaincue qu’on a un besoin encore plus impérieux de lire pour essayer de comprendre ce monde, de mettre du sens au milieu du fatras actuel.»

Mercredi soir, je suis allée à un concert. Pas pour fanfaronner mais parce que j’avais peur. Et plus j’allais attendre pour retourner dans une salle, pire ça allait être. (Et aussi parce que c’était Hot Chip et que je ne rate aucun de leurs concerts. Et puis parce que merde quoi.) J’imaginais que le public serait clairsemé. La salle est bondée. Il faut dire que c’était l’un des rares concerts de la semaine qui n’avait pas été annulé. Le Casino de Paris a une configuration qui ressemble un peu à celle du Bataclan. J’ai vu les gens se presser dans la fosse. Et là, horreur, pour la première fois j’ai pensé au double sens du mot fosse. La fosse de concert, la fosse commune, et comment les deux avaient convergé un vendredi soir. J’ai regardé la salle et on était tellement vulnérables. Le groupe est arrivé. Ils ont lu un texte en français sur le fait que venir à un concert soit devenu un acte de courage, un acte politique. Et puis ils ont joué. Le chanteur était tendu, grave. Mais il a vite dû se rendre à l’évidence: on était tous là pour crier, danser, sauter. L’exutoire. On n’était pas en plein acte politique, on était dans une séance de défoulement collectif. On a hurlé, tendu les mains, transpiré. Et les Hot Chip semblaient eux-mêmes étonnés par ce qui se passait. Les gens prenaient des selfies en rigolant. On se souriait. On respirait, peut-être pour la première fois depuis vendredi. Même les paroles qui pouvaient avoir un double sens, «Never again», «It’s the longest night», était hurlées en riant. Il y a eu une chanson plus douce, les gorges semblaient serrées. On ne voulait pas de ça. On ne voulait pas d’émotion (et je remercie le groupe pour sa sobriété). On voulait danser. Pas pour résister, juste parce que ça fait putain du bien.

À la fin du concert, les musiciens sont descendus dans la fosse pour faire des câlins. Les lumières se sont rallumées pendant que les hauts parleurs diffusaient «Douce France». On s’est acheminé vers la sortie. J’ai envoyé un texto à un ami, musicien de rock: «C’est quand même vachement bien les concerts quand on en sort vivants.»

Les paroles de Benoît 

À lire aussi sur Slate

Parce que ce n’est pas inutile à rappeler dans un moment où on a le cerveau ébranlé: l’écrasante majorité des habitants des pays musulmans détestent Daech.

J'ai hésité à poster cet article: a-t-on vraiment envie d'entendre parler d'éventuelles attaques chimiques? Je ne comprends pas pourquoi Manuel Valls a évoqué ça publiquement. Quelle utilité? Mais l'article de Jean-Yves Nau, le docteur de Slate, remet les choses en perspectives.

Comment détruire économiquement Daech? Pas évident. Il y a certes le pétrole mais également le trafic d’œuvres d’art et d’antiquités. Et surtout: un tiers de leurs revenus vient également des impôts qu’ils prélèvent.

  Repéré par Reader

Reader était particulièrement utile cette semaine pour filtrer les articles intéressants au milieu du déferlement d'informations. Personnellement, j'ai d'abord eu besoin de lire les témoignages des rescapés. Le Point a fait une synthèse des événements qui est pas mal du tout en regroupant les témoignages.

Ensuite, les témoignages les plus précis.
Stéphane, 49 ans, pris en otage par les terroristes pendant plus de deux heures. Louise, 27 ans, qui est restée coincée dans la fosse au milieu des corps. Vincent, qui s’est retrouvé bloqué dans le faux plafond. Le couple que vous avez sûrement vu à la télé, allongé près du bar au milieu du sang. Christophe, 39 ans, prof qui a fait au début le même choix de direction que Vincent mais qui n’a pas voulu aller dans le faux plafond. (Mais c’est surtout l’homme qui a réussi à ne pas lâcher son sac pendant tout ça.)  Didi, le responsable de la sécurité du Bataclan et son fameux «Mais qu’est-ce qu’ils viennent nous faire chier avec leurs conneries au milieu d’un concert de rock?». Le rapport d’un brigadier de la BAC. «Cher inconnu du Bataclan», une excellente idée du Monde: les petites annonces des rescapés qui cherchent à retrouver les inconnus avec qui ils ont vécu l’inimaginable; côte à côte dans la fosse, ou se sauvant ensemble; pour l’instant, il n’y en a pas beaucoup mais allez voir, c’est joli. La fameuse interview du patron du Raid au sujet de l’assaut à Saint-Denis. L’homme qui a fini avec le visage écrabouillé par une poutre, c’est donc A. Abaaoud. Et cette remarque sur la/le kamikaze: «Un morceau de colonne vertébrale a atterri sur l’un de nos véhicules.» 

Après l'émotion devant les victimes, il faut aussi s'intéresser aux bourreaux. Un excellent papier, vraiment, j'insiste, de Sciences humaines sur qui sont les djihadistes français. Très sociologique, il fait un résumé de leur parcours «intellectuel». Si vous voulez comprendre un peu, commencez par cet article-là.

 Sur mes internets personnels

D’abord, un très bon papier au sujet de Facebook. Le journaliste s’est créé un nouveau profil, spécial «je suis une cible pour les recruteurs». Au début, je me suis dit «ok, encore un truc sur les djihadistes sur Facebook» mais c’est vraiment intéressant. Déjà, il montre à quel point ce Facebook est différent du nôtre mais fonctionne exactement comme nos profils. L’algorithme est parfait. Plus vous êtes intéressé par l’État islamique, plus Facebook vous en sert. Le site se trouve donc piégé par son efficacité. Et on comprend aussi que les images affichées ne sont pas toujours en accord avec les discours tenus par messages privés.

Un article de fond que j’avais déjà repéré il y a quelques mois, mais dont la lecture est encore plus nécessaire aujourd’hui. Il explique l’idéologie religieuse de Daech, sa vision millénariste et sa croyance en l’Apocalypse. C’est une vraie aide pour saisir certaines de ses intentions.

Apprenez que, ces derniers jours, les jeunes n'ont pas décidé de devenir des rock-stars pour continuer à faire briller la flamme du rock. Non. Ils se sont précipités pour entrer dans l'armée. (Trois fois plus de candidatures que d'habitude.) Les recruteurs s'en étonnent eux-mêmes.

Comme j'ai envie que vous passiez un week-end pas trop pourri, rappelez-vous que l'assaut de mercredi a permis à internet de trouver une nouvelle idole: Jawad Bendaoug, l'homme qui a assuré devant les caméras qu'il ne savait pas qu'il hébergeait des terroristes, il voulait juste aider. L'homme qui est sans doute le Jérôme Cahuzac du terrorisme. (Pas qu'il soit un terroriste hein, mais il avait pas l'attitude de quelqu'un qui disait toute la vérité.) Voilà donc les parodies. Ma préférée: «Effectivement, j'ai entendu le mot “grenade” mais j'ai pensé à ce délicieux fruit exotique.»

Bonus bonheur: sachez que quelqu'un a réalisé un portrait de Donald Trump avec 500 photos de bites.

Point absurde

Pas de conseil culture cette semaine. (À part d'écouter «Flutes» de Hot Chip en boucle.) Mais une bonne nouvelle pour les pastafarians. (Une religion qui décrit dieu comme un plat de spaghettis géants, et qui a été créée en réaction au mouvement créationniste, de plus en plus présent dans les écoles américaines. Bref, des gens qui ont forcément ma sympathie.) Une des responsables de l’église pastafariste a eu le droit de porter son signe religieux distinctif sur la photo de son permis de conduire. Leur signe, c’est une passoire sur la tête. Elle a plaidé: «Vous me discriminez parce que vous ne connaissez pas ma religion.»
Facebook
Twitter
Website