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Affaire Cahuzac : mentir est-il un droit ?

Trois ans de prison ferme ont été requis à l’encontre de Jérôme Cahuzac, ancien ministre du Budget, pour fraude fiscale. Dans sa plaidoirie, l’avocat de la défense a mis en avant la théorie de la relativité judiciaire. Objectif : amoindrir la portée du mensonge de son client. Cherchant à émouvoir, l’avocat est même allé jusqu’à évoquer le mensonge du fondateur de l’Eglise Catholique, Saint Pierre !

Mais tous les mensonges sont-ils de même nature ? Y a-t-il des mensonges légitimes et d’autres pas ? Et si oui, selon quel critère ? Peut-on revendiquer un droit au mensonge ? Question centrale de la philosophie qui opposa en une polémique fameuse le philosophe français Benjamin Constant et son homologue allemand Emmanuel Kant.

Oui, nous dit Constant, mentir est un droit quand les circonstances l’imposent, et même un devoir quand il s’agit de sauver une vie humaine ou d’éviter un plus grand mal. Mentir par humanité n’est pas mentir et dans certains cas la fin justifie les moyens. Constant remet donc en cause le prétendu devoir de vérité dans Des réactions politiques : « Le principe moral que dire la vérité est un devoir, s’il était pris de manière absolue et isolée, rendrait toute société impossible. »

Voilà de quoi ouvrir la morale à une forme de souplesse et à une casuistique. Voilà surtout de quoi faire bondir le philosophe de Königsberg, apôtre de l’impératif catégorique moral, principe universel et nécessaire, qui ne tolère aucune exception. Kant refuse tout droit de mensonge envers autrui ou envers soi, foulant aux pieds l’argument de la bonté d’âme de Constant. La loi morale que notre raison énonce est cette voix d’airain intérieure qui nous commande a priori, indépendamment des faits, de l’expérience. D’où sa valeur et sa force. Comment admettre un relativisme de la loi morale et un droit au mensonge sans neutraliser la source même du droit, s’interroge Kant ? « Le mensonge, affirme-t-il dans D’un prétendu droit de mentir par humanité, est une déclaration universellement fausse (…) qui nuit toujours à autrui même si ce n’est pas à un autre homme, c’est à l’humanité en général puisqu’il disqualifie la source du droit. »

L’homme kantien se drape du manteau de la loi morale, insensible aux sinuosités du réel. Il semble impossible de réconcilier Constant et Kant. Accommodante, la sagesse des Anciens nous ouvre une voie. Les Anciens avaient coutume de distinguer entre deux sortes de mensonges, le mensonge véritable, qui cherche à tromper en installant l’erreur dans l’âme d’autrui, et l’autre mensonge, l’honesto et misericordi mendacio de Cicéron, qui peut être un instrument utile entre les mains des gouvernants, nous dit Platon, à condition seulement qu’il soit utilisé dans l’intérêt de la Cité.

Nous voilà condamnés à admettre la vertu de certains de nos mensonges, ceux qui oeuvrent pour le bien, sans oublier ceux qui sont involontaires et que nous subissons par ignorance. D’où l’inlassable quête du philosophe, qui, comme dans le mythe d’Actéon, est chasseur d’une vérité qui lui échappe toujours…

Karine Safa

Benjamin Constant (1767 - 1830)

Romancier et homme politique français. Auteur de nombreux essais sur des questions politiques ou religieuses, il publie notamment en 1815 Principes de politique applicables à tous les gouvernements représentatifs. Il devient sous le Consulat le chef de l'opposition libérale dès 1800 et à nouveau sous la Restauration (il reste député de 1818 jusqu'à sa mort en 1830). En savoir plus.
Emmanuel Kant (1724 - 1804)

Philosophe allemand, il a exercé une influence majeure sur l'idéalisme allemand, la philosophie analytique, la phénoménologie ou la philosophie postmoderne. Il est considéré comme le fondateur du criticisme, à travers notamment ses trois Critiques : Critique de la raison pure, Critique de la raison pratique et Critique de la faculté de jugerEn savoir plus.
 
Time To Philo est illustré par Daniel Maja.
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