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Chaos mais pas K.O.

par Gaspard Koenig

Le chaos dans lequel sont plongés le gouvernement et le Parlement britanniques à l’approche du Brexit suscite des commentaires sarcastiques de la part des leaders et commentateurs européens. Mais n’est-ce pas également un signe de vitalité démocratique, pour le meilleur et pour le pire ? Pourquoi faudrait-il valoriser à tout prix la stabilité, dans laquelle la Corée du Nord excelle ?
 
Nous sommes sans doute encore influencés par les penseurs de l’Antiquité qui faisaient de la stabilité politique une vertu essentielle de la Cité. Karl Popper a fameusement critiqué la vision platonicienne d’une société à l’arrêt, figée dans un ordre idéal et régie par des lois aussi inébranlables que celles du mouvement des planètes ; tentative de notre humanité défaillante pour se rapprocher de la perfection du Cosmos. Mais pour changer de références culturelles, je propose de relire les Entretiens de Confucius, qui vécut un petit siècle avant Platon. Le philosophe chinois est beaucoup plus pragmatique. Pas de Ciel des Idées dans ses propos. Pas de Révolution non plus : l’art de gouverner est de trouver la Voie, mélange de vertu personnelle, de respect des traditions (d’où l’importance des rituels) et d’attention aux besoins du peuple. « Gouverner, c’est redresser le gouvernail. Si vous le tenez droit et ferme, quel est celui qui osera dévier ? » répond Confucius aux disciples qui l’interrogent. On comprend mieux pourquoi Mao fut surnommé le « Grand Timonier » ! Eviter l’anarchie est une obsession qui traversera l’histoire politique chinoise. La démocratie, à laquelle Confucius n’accorde pas une ligne, est cause de troubles. A l’inverse, le succès d’un souverain se mesure à la longévité de son clan. « Les seigneurs restent rarement au pouvoir plus de dix générations », constate Confucius avec mépris. Dix générations, un règne bien éphémère à l’échelle chinoise !
 
L’idée que le désordre puisse contribuer à une forme de rationalité politique rompt profondément avec cette histoire intellectuelle et nous fait entrer de plein fouet dans la modernité. C’est Friedrich Hayek qui la formalisa dans son commentaire de Mandeville. Le futur prix Nobel, dont l’œuvre est tout autant philosophique qu’économique, commence par constater la dichotomie millénaire entre l’ordre cosmique et les desseins politiques. En cherchant à reproduire la stabilité d’une nature largement fantasmée, les idéologues cèdent à l’illusion du « constructivisme », plaquant leurs propres rêves de stabilité sur une réalité sociale par définition diverse et mouvante. Or l’ordre politique authentique ne peut être que « le résultat d’efforts individuels qui n’avaient pas de finalité collective, mais qui sont orientés vers celle-ci par le jeu des institutions ». Les règles sociales n’ont pas été inventées ex nihilo mais sont le fruit d’un long processus évolutif. L’ordre spontané, lent à advenir et par essence imparfait, se distingue à la fois de la régularité cosmique et de la volonté totalitaire de planification.
 
En ce sens, les institutions démocratiques britanniques, qui depuis plus de trois siècles ont résisté à des tragédies autrement plus violentes qu’une négociation avec Michel Barnier, ne pourraient-elles pas faire émerger de la confusion actuelle une forme de logique supérieure ?


Gaspard Koenig

Confucius (551 av. J.-C. - 479 av. J.-C.)

Philosophe chinois et premier "éducateur" de la Chine. Sa pensée, dont l'essentiel nous est parvenu à travers ses Entretiens, a donné naissance au confucianisme, doctrine politique et sociale érigée en religion d'État dès la dynastie Han et qui ne fut officiellement bannie qu'au début du xxe siècle, avec une résurgence en 1973. En savoir plus.
 
Friedrich Hayek (1899 - 1992)

Philosophe et économiste britannique d'origine autrichienne. Grand théoricien du néo-libéralisme (dont il est l'un des penseurs les plus influents) et du libre-échange il reçoit le prix Nobel d'économie 1974 pour ses travaux sur la théorie de la monnaie. En savoir plus.
Time To Philo est illustré par Daniel Maja.
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