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Fake news : le bon combat ?

par Eric Deschavanne

Longtemps nous avons cru que seul un pouvoir orwellien était en mesure de manipuler les esprits jusqu’à les persuader de l’existence d’une réalité alternative. Il n’est toutefois pas certain que la garantie du « droit de savoir », la liberté de produire, de diffuser et de consommer l’information suffise à assurer le triomphe de la vérité. L’enquête sur la prégnance des théories du complot réalisée par l’IFOP permet d’en douter car elle souligne la fragilisation du rapport à la vérité dans le contexte d’un marché de l’information dérégulé.  

Le projet de s’attaquer à la source pour limiter les « fake news » laisse sceptique : n’est-ce pas vouloir vider la mer à l’aide d’une passoire ? Certains font remarquer avec pertinence qu’il serait préférable d’éduquer le consommateur, de cultiver l’esprit critique afin que chacun puisse par lui-même chercher la vérité et s’armer contre la désinformation. Pour le rationalisme, l’homme qui se trompe est d’abord victime de sa crédulité. Le désir de vérité n’est pas en cause. Karl Popper soutient même que le « vérificationnisme » (l’inclination à rechercher les faits qui confirment ce qu’on estime être vrai) constitue le principal obstacle au progrès de notre connaissance.

Est-il si sûr, cependant, que nous voulions la vérité pour elle-même ? Les penseurs du « soupçon » (selon la formule de Paul Ricoeur) font valoir que derrière nos représentations de la réalité se dissimulent des intérêts qui les déterminent. De Marx à Bourdieu, une pensée critique présente la société comme un champ de forces au sein duquel dominants et dominés n’ont pas la même vision du monde : « C’est la vie (sociale) qui détermine la conscience », écrivait Marx. Ces penseurs ne mettent toutefois pas en doute la possibilité d’une connaissance objective - s’arrogeant du reste le monopole de l’accès à la vérité, présumé impossible sans le dévoilement des rapports de domination. Raison pour laquelle le plus grand maître du soupçon est incontestablement Nietzsche, pour qui le point de vue de la vérité – science, philosophie ou théorie critique comprise - est toujours l’expression d’une « volonté de puissance », c’est-à-dire d’une force vitale animée par le désir de s’affirmer et de s’épanouir. 

Conséquent, Nietzsche va jusqu’à écrire qu’« il n’y a pas de faits, seulement des interprétations. » L’«interprétation» est celle d’un être qui appréhende inconsciemment le réel de manière partielle et partiale en fonction de son intérêt. Certes, l’objectivité nous intéresse. L’enfant apprend que le feu brûle et le djihadiste vaincu que la justice démocratique n’est pas sans vertus. Mais, comme l’écrit Nietzsche, « la vie n’est pas un argument. » Si la volonté de vérité est relative à la vie, la vérité n’a pas de valeur absolue et il existe autant de « perspectives » que de degrés de la volonté de puissance. Il est donc possible d’admettre que la volonté de vérité puisse être dépassée par le haut (le point de vue de l’artiste), voire par le bas (Nietzsche considérerait sans doute le négationniste comme un homme du ressentiment, un faible qui ne peut s’affirmer qu’en s’opposant). 

Qu’on soit ou non convaincu par cette pensée vertigineuse, celle-ci présente à tout le moins le mérite de questionner le préjugé en faveur de l’universalité de la volonté de vérité – préjugé sur lequel se fonde l’ambition de pouvoir ramener tout le monde dans le giron de l’information authentiquement objective. 

Eric Deschavanne

Karl Popper (1902 - 1994)

Philosophe et épistémologue britannique. Rejetant la métaphysique (connaissance du monde indépendante de l'expérience sensible que nous en avons) en tant que système irréfutable, il souligne la nécessité de fonder les recherches scientifiques sur des "programmes de recherche métaphysique" et inscrit son travail dans le cadre de l'épistémologie évolutionniste. En savoir plus.
Friedrich Nietzsche (1844 - 1900) 

Philosophe et poète allemand, il effectue une critique de la culture occidentale moderne (notamment dans Humain, trop humain) et de ses valeurs morales, philosophiques, politiques et religieuses. En savoir plus.
Time To Philo est illustré par Daniel Maja.
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