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La fin des élites ?

Il y a en France une crispation récurrente à l’égard des élites, nécessaires pour certains, à la source de tous les maux pour d’autres. Dans sa lettre aux Français, Emmanuel Macron aborde implicitement la question, évoquant la nécessité de « réduire les inégalités à la racine » dans un pays qui « n’offre pas les mêmes chances de réussir selon le lieu ou la famille dont on vient ».

A l’évidence, la notion d’élite pose d’innombrables questions et parmi elles, l’une, fondamentale : la démocratie, qui admet l’égalité de tous dans la participation aux affaires publiques, est-elle compatible avec l’élitisme ?

La notion d’élite est une constante dans l’histoire de la philosophie politique. Platon est le premier à lui donner sa pleine dignité dans La République qui consacre le philosophe-roi  comme seul gouvernant légitime. Machiavel, qui est le fondateur de la philosophie politique moderne, lui emboîte le pas. L’approche du philosophe italien n’est pas théorique ou idéale mais pragmatique. Le principe électif est une nécessité car les citoyens, dans leur ensemble, n’ont ni l’aptitude ni même l’envie de gouverner. Le véritable enjeu est plutôt de savoir faire preuve de discernement dans le choix du Prince, cet homme vertueux et compétent, pour mener les affaires du pays. L’élitisme ne rentre pas en collusion avec la volonté populaire puisque c’est le peuple qui choisit son Prince, ce peuple dont le Florentin nous dit qu’il « se trompe souvent dans les jugements généraux mais pas dans les détails » (Discours sur la première décade de Tite-Live). Et qu’il saura choisir le gouvernant qui lui convient. Pour Machiavel, élitisme et républicanisme vont donc de pair.

Le sociologue et économiste italien Vilfredo Pareto, sans renier les assertions de son illustre prédécesseur, propose la théorie de la circulation des élites qui résonne avec notre modernité par les conséquences politiques qu’elle suggère : l’établissement d’une démocratie participative venant rééquilibrer les pouvoirs. Cette circulation est d’autant plus nécessaire que les élites sont multiples. Tout groupe social comprend des membres qui se distinguent : il y a une élite des prostituées, « telles l’Aspasie de Périclès, la Maintenon de Louis XIV, la Pompadour de Louis XV (…) parce qu’elle a une action sur la chose publique », une élite des escrocs, une élite des savants et ainsi de suite. Les sociétés étant inégalitaires, il est naturel qu’ici et là émergent les meilleurs, chacun dans son domaine. L’originalité de Pareto consiste à voir entre ces élites une rivalité indispensable pour le bon fonctionnement de la société. Celles du bas de la pyramide sociale font pression sur celles du haut, revendiquant leur part de gouvernance et assurant ainsi le renouvellement des élites. Il y a ceux d’en haut, il y a ceux d’en bas, « mais il faut toujours se rappeler qu’on passe insensiblement de l’un à l’autre (...) et que l’histoire est un cimetière d’aristocraties » (Traité de sociologie générale). Dans cette perspective, les crises sont à comprendre comme un blocage du processus de renouvellement alors que la vitalité d’une société semblerait se mesurer non à la reproduction de ses élites mais à leur transformation et à leur capacité à s’ouvrir à d’autres formes d’expertises et d’expériences.

La théorie de la circulation des élites présente l’intérêt d’arracher au déterminisme d’une classe ou d’une condition en permettant la relégitimation de tous les citoyens. On le voit, la question d’être pour ou contre l’élite n’a pas beaucoup de sens. Ne faudrait-il pas lui préférer une méritocratie ouverte à tous, garante du dynamisme politique d’une société et de la coopération entre tous ses membres ?


Karine Safa

Nicholas Machiavel (1469 - 1527)

Penseur humaniste italien de la Renaissance, philosophe, théoricien de la politique, de l'histoire et de la guerre. Dans son ouvrage le plus célèbre, Le Prince (1513), souvent accusé d'immoralisme, il décrit comment devenir prince et le rester. En savoir plus.
Vilfredo Pareto (1848 - 1923)

Sociologue et économiste italien, Vilfredo Pareto est l’un des trois membres de l’école italienne des élites, avec Mosca et Michels. Il est aussi l’inventeur du principe de probabilité des « 80/20 » selon lequel 20% des causes produiraient 80% des effets. En savoir plus.
Time To Philo est illustré par Daniel Maja.
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