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Algérie : réforme, révolte ou révolution ?

Pendant des semaines, les Algériens ont manifesté par millions contre le cinquième mandat d’un Président qui n’est plus que l’ombre de lui-même, et le maintien au pouvoir d’un clan perçu comme gérontocrate et ploutocrate.  Joie et inquiétude sont les sentiments qui animent cette foule. Tous pensent aux suites des mal nommés « Printemps arabes », et le mot révolution fait peur. D’autant que le pouvoir use de cette rhétorique bien connue des dictatures, « nous ou le chaos », jouant sur la mémoire traumatique de la « Décennie noire ». Il invoque l’exemple syrien ou celui du voisin libyen. Le report des élections et la nomination des hommes du cinquième mandat au nouveau gouvernement laisse penser que la nomenklatura verrouille la transition, pour se succéder à elle-même. Le peuple est-il prêt à élire lui-même ses gouvernants ?
 
La Révolution Française a déjà suscité des interrogations similaires. En 1793 s’ouvre la période de la Terreur. Certains disent qu’elle disqualifie la Révolution dans son principe. Ainsi Joseph de Maistre, principal penseur de la contre-révolution voit dans le peuple un tyran plus redoutable que les souverains de l’Ancien Régime : « de tous les monarques, le plus dur, le plus despotique, le plus intolérable, c'est le monarque "peuple" » (Étude sur la souveraineté, 1794).
 
On peut néanmoins être conscient des débordements de la révolution (risques d'une révolution ?) sans la condamner dans son principe. Kant, clairvoyant sur la violence intrinsèque à toute révolution, n’en reste pas moins hostile aux forces conservatrices. La Religion dans les limites de la simple raison examine l’argument des despotes selon lequel le peuple n’est pas préparé à se gouverner. Il en montre l’impasse logique : « Dans une hypothèse de ce genre, la liberté ne se produira jamais ; car on ne peut pas mûrir pour la liberté, si l’on n’a pas été mis au préalable en liberté ». La peur du chaos sert avant tout les dominants, qui n’ont pas intérêt à ce que le peuple développe sa raison et conquiert sa liberté.
 
Mais que faire de cette liberté ? Ne dégénère-t-elle pas souvent en son contraire ? Wilhelm von Humboldt se méfie pour cette raison des révolutions. Dans son Essai sur les limites de de l’action de l’État, un vibrant plaidoyer libéral, il prône les vertus de la réforme, dont la temporalité est plus à même d’appliquer au réel les principes élaborés en théorie, tandis que la précipitation révolutionnaire condamne à l’échec. « Dans aucun temps la réalité n’est prête à accueillir les créations de l’esprit, même les plus belles et les plus réfléchies. » Sous la plume de Humboldt, c’est comme si le pragmatisme devenait la voie la plus sûre vers la modernité. Si l’on « voulait trancher dans le vif, peut-être pourrait-[on] changer la forme extérieure des choses, mais non pas la disposition intérieure de l’homme ».
 
Principe de réalité contre utopie… nous verrons, dans les semaines qui viennent, ce que la rue algérienne fera de ses idéaux d’émancipation politique.


Laura-Maï Gaveriaux

Emmanuel Kant (1724 - 1804)

Philosophe allemand, il a exercé une influence majeure sur l'idéalisme allemand, la philosophie analytique, la phénoménologie ou la philosophie postmoderne. Il est considéré comme le fondateur du criticisme, à travers notamment ses trois Critiques : Critique de la raison pure, Critique de la raison pratique et Critique de la faculté de jugerEn savoir plus.
Wilhelm von Humboldt (1767 - 1835)

Philosophe et fonctionnaire d'Etat prussien. Il est très marqué par la Révolution française et comprend rapidement son importance historique. Il reste néanmoins persuadé que la tradition réformatrice est plus efficace car plus en adéquation avec l'état de la civilisation. En savoir plus.
Time To Philo est illustré par Daniel Maja.
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