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Syrie : le doute est-il permis ? 

par Laura-Maï Gaveriaux (philosophe et grand reporter)

Après chaque nouvelle de bombardement chimique en Syrie, une même mécanique polémique se met en branle sur l’autre plan où cette guerre paroxystique est livrée ; celui des récits. Même s'il s’agit probablement du conflit le plus documenté de l’histoire, les partisans du régime d’Assad mettent en doute, systématiquement, les témoignages qui nous parviennent du terrain. Ils dénoncent des « fake news », pour alimenter la thèse d’un complot.
 
Cette posture se pare des atours d’une vertu pourtant bienvenue dans l’élaboration de la connaissance : la prudence. Comment reprocher au spectateur d’un monde tourmenté d’en user, d’autant que les guerres ont toujours compté leurs armées de propagandistes ? Douter des bombardements chimiques de la Ghouta, ne serait-ce pas un témoignage de sagesse ? Mais la demande de preuves est sans fin : les photos peuvent être manipulées et les témoignages fabriqués ; tout élément de preuve devient suspect.
 
S’il est conséquent, le sceptique intégral qu’est le conspirationniste devrait, s’il se trouvait pris à suffoquer sous un bombardement, imaginer la possibilité qu’un ingénieux dispositif l’ait plongé dans l’illusion de la bombe. A l’instar de Descartes dans la Ière Méditation : ayant entrepris de retrancher toutes les opinions qui ne sont pas absolument certaines pour trouver la pierre de touche de son rapport à la vérité, Descartes en vient à se demander si « un malin génie » ne se serait pas amusé à lui faire croire qu’il existe bel et bien. C’est finalement l’activité même de la pensée qui prouve à Descartes sa qualité de sujet. La noblesse du sceptique est d’utiliser le doute comme un moment méthodologique dans son désir de vérité, tandis que celui du conspirationniste est mortifère.

Il faut donc lui opposer la recherche de procédures pour construire la connaissance : une heuristique. Le journaliste trie ses sources, garde les témoignages véridiques, écarte les douteux : il établit un faisceau de preuves suffisamment solides pour valider une info. On dit qu’il recoupe. On peut faire le parallèle avec l’épistémologue qui passe les théories au tamis de la vérification. Partant du présupposé que la preuve ultime de la vérité n’existe pas, Karl Popper renonce à la vérification régressive à l’infini. Dans Conjectures et réfutations, il avance que le critère d’un discours véritablement scientifique est sa falsifiabilité :  « une théorie qui n'est réfutable par aucun événement qui se puisse concevoir est dépourvue de caractère scientifique ». Tandis qu’une pseudo-science n’a qu'un « pouvoir explicatif apparent » : elle ne pourra jamais être mise à l’épreuve des faits, puisqu’elle fait de chaque objection un moment de sa démonstration. Elle tourne à vide, imperméable aussi bien à la logique qu’au réel. 
 
A la demande excessive de fondements ultimes du complotiste, on répond donc par une épistémologie reposant sur une forme de cohérence, nécessaire et suffisante pour servir aussi bien à la science qu’à l’action.
 
La connaissance est le produit de processus complexes et dynamiques : une donnée sensible, des concepts pour le mettre en forme, un cadre théorique pour conduire des expériences scientifiques, une rationalité mathématique… Si l’homme devait tout voir pour tout croire, la biologie moléculaire ne serait qu’une superstition parmi d’autres. C’est ce que feint d’ignorer le crypto-conspirationniste. Plutôt qu’un sceptique, il est un authentique négationniste aveuglé par la lumière crue des vérités historiques qui le dérangent


Laura-Maï Gaveriaux

René Descartes (1596 - 1650)

Mathématicien, physicien et philosophe français. Considéré comme l’un des pères de la philosophie moderne, il reste célèbre pour avoir exprimé dans son Discours de la méthode (1637) le cogito — « Je pense, donc je suis » — fondant ainsi le système des sciences sur le sujet connaissant face au monde qu'il se représente. En savoir plus.
Karl Popper (1902 - 1994)

Philosophe et épistémologue britannique. Rejetant la métaphysique en tant que système irréfutable , il souligne la nécessité de fonder les recherches scientifiques sur des « programmes de recherche métaphysique » et inscrit son travail dans le cadre de l'épistémologie évolutionniste. En savoir plus. 
Time To Philo est illustré par Daniel Maja.
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