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Philosophie des gilets jaunes

par Gaspard Koenig 

La révolte des gilets jaunes s’inscrit dans la grande tradition française des jacqueries, filles de la « Grande Jacquerie » du 14e siècle qui vit se soulever des masses de paysans de la Picardie à la Champagne et fut réprimée dans le sang. Le nom de Jacquerie nous vient de Jacques Bonhomme, figure de l’homme du commun révolté contre les exactions du pouvoir central. La jacquerie fiscale en est une sous-catégorie assez prisée, notamment par les croquants dans le Sud-Ouest. Mais si les premiers économistes comme Pierre de Boisguilbert pouvaient légitimement prendre la défense des classes populaires contre l’iniquité de la gabelle, qu’en est-il en démocratie ? Si la France connaît l’un des taux de pression fiscale les plus élevés de l’OCDE, ne sommes-nous pas supposés avoir consenti à l’impôt via nos représentants ?
 
C’est du moins ce que nous enseigne de manière univoque la théorie politique classique. A l’article « Economie » de l’Encyclopédie, Jean-Jacques Rousseau rappelle le paradoxe au cœur de l’impôt, à savoir qu’il « est difficile d’assurer d’un côté la propriété des particuliers sans l’attaquer de l’autre » : pourvoir aux besoins publics implique de restreindre le droit de propriété. Paradoxe résolu par la volonté générale, garante d’une loi fiscale juste. Ainsi la cotisation de chacun est « volontaire, non d’une volonté particulière, comme s’il était nécessaire d’avoir le consentement de chaque citoyen, mais d’une volonté générale, à la pluralité des voix. » L’exercice de la volonté, délégué à travers le contrat social, permet de s’auto-contraindre. Il faut donc voir l’impôt comme « un moyen d’assujettir les hommes pour les rendre libres ». Les fonds ainsi récoltés, en devenant publics, changent de nature : leur usage est sacré et tout abus impardonnable (c’est d’ailleurs inspiré par cette philosophie que Napoléon créa la Cour des Comptes). Bien entendu, ce délicat équilibre exige que gouvernants comme citoyens se comportent de manière vertueuse ; à défaut de quoi, le peuple drapé de gilets jaunes commencera à s’écrier : « tous mes maux ne viennent que de ceux que je paye pour m’en garantir »… et l’Etat, en recourant à la force, perdra l’assise même de son pouvoir.
 
Mais la volonté générale n’est-elle pas une fiction imaginée pour masquer l’éternelle dynamique des rapports de force ? Et l’idéal démocratique un paravent pour que « la main qui prend » continue à exploiter en toute bonne conscience « la main qui donne » ? C’est toute la thèse du philosophe allemand Peter Sloterdijk dans son livre Repenser l’impôt. Voyant dans « l’Etat fiscal tautologique » un mode d’appropriation violent des richesses, Sloterdijk établit une continuité historique dans l’histoire du fisc. « Se pourrait-il que des notions comme le féodalisme, l’absolutisme et la démocratie ne décrivent pas des coupures aussi profondes qu’on veut nous le faire croire en général, mais uniquement des nuances dans l’histoire monotone de la main qui prend ? » Le citoyen, dressé à obéir, se console en lisant le Contrat social et en se répétant que la contribution commune finance notre-modèle-social.
 
Sloterdijk propose de transformer l’impôt en un don volontaire, conférant ainsi une réalité vérifiable au consentement individuel. Voilà une bonne idée pour sortir le gouvernement de l’impasse : transformer la taxe diesel en un chèque-cadeau pour Bercy !


Gaspard Koenig

Jean-Jacques Rousseau (1712 - 1778)

Ecrivain et philosophe genevois francophone, son œuvre participe à l'esprit des Lumières et se caractérise notamment par son rejet des régimes autocratiques et par le lien entre égalité et liberté. En savoir plus.
Peter Sloterdijk (né en 1947)

Philosophe, essayiste et romancier allemand. Dans son ouvrage Colère et temps il fait de la colère des peuples le véritable moteur des dynamiques des sociétés humaines, tandis que dans Repenser l'impôt, il rappelle l'importance de la générosité face à la contrainte. En savoir plus.
Time To Philo est illustré par Daniel Maja.
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