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Twitter m'a dit

En ces temps de fake news, où les « faits alternatifs » sont présentés par la présidence américaine et où la propagande russe se diffuse sur les réseaux sociaux à travers des faux comptes, les rumeurs sont au cœur de notre vie démocratique. On les croyait ringardisées par internet et la société de la transparence ? Les voilà qui ressurgissent de plus belle, encore plus folles et invérifiables. De quelles armes disposons-nous face à l’hydre aux mille têtes de la rumeur ?
 
Plutôt qu’une épée, prenons d’abord une passoire. Vous connaissez peut-être le fameux « test des trois passoires » conçu par Socrate. Un homme vint trouver le père de la philosophie occidentale : « Sais-tu ce que je viens d’apprendre sur ton ami ? » lui demanda-t-il. Socrate lui demanda s’il était certain que le propos était (1) vrai (2) bienveillant (3) utile. Faute de quoi, Socrate refusa de l’entendre. Passez donc les bruits de couloir à travers ce triple tamis, et le tour est joué !
 
Sauf que le test des trois passoires est lui-même… une légende urbaine, qui a envahi internet, mais dont on ne trouve aucune trace dans les dialogues de Platon. Il se peut que son auteur soit Bernard Werber dans son Encyclopédie du savoir relatif et absolu (1993). Mais cela même n’est guère vérifiable, en l’absence d’une confession en bonne et due forme de l’auteur des Fourmis. Tant mieux d’ailleurs, car le test des trois passoires n’est guère digne de la maïeutique socratique : et si une rumeur était utile sans être bienveillante ? ou même vraie sans être utile ? ou l’inverse : Platon ne justifiait-il pas le « noble mensonge » vis-à-vis du peuple ?
 
Et puis, admettons-le : il existe un plaisir de la rumeur. Qui d’entre nous n’en a jamais propagé ? Depuis Cicéron, politiques et intellectuels déplorent les faux bruits. Suite à l’accélération des rumeurs aux Etats-Unis durant la seconde guerre mondiale, notamment autour de Pearl Habour, deux universitaires, Allport et Postman ont d’ailleurs tenté de décrire les bases psychologiques des rumeurs, en les reproduisant de manière expérimentale. Toujours, la parole sociale déforme, accentue, assimile. Au point qu’on pourrait se demander si la rumeur n’est pas un élément constitutif de nos sociétés. Dans son bestseller Sapiens, l’historien Yuval Harari va jusqu’à en faire le propre de l’homme ! Décrivant la « révolution cognitive » d’Homo Sapien il y a quelque 70 000 années, de nombreux chercheurs estiment en effet que l’émergence du langage est intrinsèquement liée au besoin de potiner. C’est la circulation de la rumeur qui, en canalisant les relations multiples entre individus, permet la formation de groupes vastes et stables, liés par des mythes collectifs. Faute de rumeur, les chimpanzés sont condamnés à rester en petits groupes, ne dépassant pas quelques dizaines d’individus. Encore aujourd’hui, la machine à café, loin de représenter un simple tribut à la sociabilité humaine, pourrait bien être le cœur même de l’entreprise, le lieu essentiel où s’opère la fusion d’existences diverses et indépendantes autour d’un projet commun. Ce qu’ont bien compris les startupers de la Silicon Valley en lui adjoignant baby-foots, open bars et piles de coussins.
 
Et à l’échelle d’une nation, les potins sur nos personnages politiques ne participent-ils pas à instituer ce « vivre-ensemble » que l’on recherche désespérément ?

Yuval Noah Harari (né en 1976)

Professeur d’histoire israélien. Spécialisé en histoire médiévale et militaire, il enseigne au département d’histoire de l’Université hébraïque de Jérusalem et se fait connaître avec son livre Sapiens (2014), retraçant toute l’histoire de l’humanité, de l’âge de pierre au XXIe siècle. En savoir plus.
Time To Philo est illustré par Daniel Maja.
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