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Le bien commun : une contradiction ?

Dans une tribune publiée la semaine dernière par Le Monde, des intellectuels français de premier plan (Marcel Gauchet, Edgar Morin, Thomas Piketty, Cynthia Fleury…) ont demandé à introduire dans la Constitution une clause subordonnant le droit de propriété et la liberté d’entreprendre au respect du « bien commun ». Ils déplorent que la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, qui fait partie de notre bloc de constitutionnalité, permette au juge d’invalider des lois d’intérêt général sur le fondement de son article 17 établissant la propriété comme « un droit inviolable et sacré ». Les droits de l’homme doivent-ils être sacrifiés au bien de tous ?
 
Le lecteur de Time to Philo se souvient peut-être de l’opposition de Benjamin Constant à Jean-Jacques Rousseau sur les nécessaires limitations de la notion d’intérêt général : il y a, écrivait Constant, « une partie de l’existence humaine qui, de nécessité, reste individuelle et indépendante, et qui est de droit hors de toute compétence sociale ».
 
Mais l’idée de bien commun dépasse largement l’intérêt général. Elle suppose, au-delà de la synthèse des intérêts particuliers, une sorte de finalité suprême autour de laquelle l’ensemble de la société devrait s’organiser. Thomas d’Aquin est généralement considéré comme le père spirituel du bien commun. Tâchant de relire le dogme chrétien à la lumière de la pensée aristotélicienne, le futur Saint Thomas cherche en toute chose un principe d’organisation de la diversité : la forme pour la matière, l’âme pour le corps, Dieu pour la nature, et… le bien commun pour la société politique. C’est explicite dans le De Regno : « Il faut donc, outre ce qui meut au bien propre de chacun, quelque chose qui meuve au bien commun du nombre. » Il est ainsi naturel pour nos intellectuels, peut-être plus imprégnés de théologie qu’ils ne le croient, de soumettre la liberté d’entreprendre à un plan supérieur. L’ordre doit venir d’en haut.
 
La vision thomiste du bien commun repose in fine sur un désir d’harmonie. C’est cet idéal pacifié, forme d’éternité avant la lettre, que Nietzsche a bruyamment remis en cause en faisant du chaos la vérité profonde de la nature comme de l’individu. Sans surprise, le philosophe briseur d’idoles ne tient pas le bien commun en haute estime. « Comment y aurait-il un "bien commun" ? Le mot renferme une contradiction : ce qui peut être commun n’a jamais que peu de valeur. » (Par-delà le Bien et le Mal, § 43) Si la valeur de la vie vient de sa puissance de différenciation, de sa capacité à semer le désordre, alors un comportement éthique doit consister à rechercher ce qui est le moins répandu, le moins grégaire, bref le moins commun. C’est tout le sens du « Surhomme » nietzschéen, souvent mal interprété : vaincre l’entropie. Faire du chaos le moteur d’un ordre supérieur.
 
Je laisse à Nietzsche la responsabilité du mot de la fin, supérieur à toutes les révisions constitutionnelles : « Finalement il en sera comme il en a toujours été : les grandes choses appartiendront aux grands hommes, les profondeurs aux hommes profonds, le raffinement et le frisson aux hommes raffinés et, en un mot, tout ce qui est rare aux hommes rares. »
 


Gaspard Koenig

Thomas d'Aquin (1224/1225 - 1274)

Religieux de l'ordre dominicain, théologien et philosophe originaire du sud actuel de l'Italie. La pensée thomiste (dont il est le fondateur) se pose comme un syncrétisme entre les grands principes aristotéliciens et les écrits de la Révélation, réconciliant foi et raison. En savoir plus.
Friedrich Nietzsche (1844 - 1900)

Philosophe et poète allemand, il effectue une critique de la culture occidentale moderne, notamment dans Humain, trop humain, et de ses valeurs morales, politiques et religieuses. En savoir plus.
Time To Philo est illustré par Daniel Maja.
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