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Toutânkhamon victime de racisme ?

La représentation des Suppliantes d’Eschyle suspendue à la Sorbonne, le philosophe Finkielkraut hué à Sciences Po, l’exposition de Toutankhamon remise en cause sous prétexte de l’occultation des origines africaines du jeune roi… On ne compte plus les tentatives de censure perpétrées par des groupes identitaires, qu’ils soient représentants de minorités ethniques ou militants extrémistes. Portant une atteinte sans précédent à la liberté d’expression, leurs actes ont été unanimement condamnés. Sur le plan théorique, ces faits semblent relever d’une conception déterministe de l’homme ou « essentialiste » qui dévalorise la liberté comme un bien commun.

Dans sa Critique de l’historicisme parue en 1945 et présentée comme son « effort de guerre car je pensais que peut-être un jour la liberté redeviendrait un problème essentiel », le philosophe des sciences Karl Popper ne s’y trompe pas. Il y a, selon lui, une erreur originelle qu’il fait remonter à l’Antiquité : les philosophes grecs ont voulu définir l’essence de l’homme en proposant une typologie au sein de l’espèce humaine. Or de la classification à la ségrégation il n’y a qu’un pas facile à franchir. Les régimes totalitaires ont suffisamment montré le danger de différencier les hommes par une prétendue essence. Toutefois pour Popper, les Grecs n’auraient émis qu’une hypothèse de travail qu’il appartient à nous modernes de corriger plutôt que de la relayer comme le firent les premiers théoriciens de la gauche identitaire Otto Bauer et Karl Renner. Dans cette perspective, bien intenable semble être la position des identitaristes qui au nom de la lutte contre le racisme promeuvent paradoxalement un déterminisme ethnique, une identité éternellement victimaire, de telle sorte qu’il devient difficile d’exister autrement que par elle. Dès lors que l’identité se perçoit comme subie et passive, comme un simple agrégat de qualités données, comment être encore en charge de sa liberté et de son destin ?

Voilà pourquoi Montaigne refusa catégoriquement de parler de « nature » à l’endroit de l’homme. Résolument moderne, il préfèra le terme de « condition ». Alors que la nature enferme dans une substance ou un archétype, la condition libère et renvoie à des actes. Nul mieux que Montaigne n’a démonté l’identité comme refuge ou repli sur soi. Car l’humain en l’homme ne se conquiert qu’en tendant vers « l’être universel » qui se vit dans l’échange et le partage. D’où les Essais qui sont une tentative de « s’essayer à la pensée des autres pour voir plus clair dans son arrière-boutique ». L’identité ne se forge qu’au risque du pluralisme. Le détour par l’autre est la seule voie possible d’identification à soi. Autant dire que le régime « naturel » de l’identité est la crise, gage de perfectionnement et rempart contre la chosification malsaine du rapport à soi.

A l’aune de cette profession de foi humaniste qui annonce le manifeste politique de Popper, les « dérives identitaires » sont un rétrécissement de l’horizon d’action et de pensée. Qui n’est pas sans danger pour l’ensemble de la société et de ses valeurs républicaines. Car la République exclut la différenciation de ses membres, tous égaux en dignité et en droit. Le dogme identitaire, détourné à des fins politiciennes, menace l’idéal républicain et ravive les discriminations contre lesquelles il prétend pourtant lutter. On peut en effet se demander au passage quel est le sens de blâmer une pièce qui valorise la présence africaine en Grèce et glorifie l’idéal d’hospitalité.


Karine Safa

Karl Popper (1902 - 1994)

Philosophe et épistémologue britannique. Il est l'un des philosophes des sciences majeurs du XXème siècle notamment pour ses travaux sur la fin de la certitude scientifique. D’inspiration libérale, sa réflexion est marquée par le traumatisme lié à l’émergence des régimes totalitaires. En savoir plus.
 
Michel de Montaigne (1533 - 1592)

Ecrivain, philosophe, homme politique et diplomate français. Ses Essais, entrepris en 1572 et constamment remaniés jusqu'à sa mort, ont nourri la pensée des plus grands auteurs en France et en Europe. Montaigne s'y peint, en exposant ses réflexions, basées sur ses nombreuses expériences, tout en dénonçant les travers de son époque. En savoir plus.
Time To Philo est illustré par Daniel Maja.
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