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Des larmes pour Notre-Dame

Le 15 avril 2019 est entré dans l’histoire comme le jour où l’emblématique cathédrale Notre-Dame de Paris, en chantier dès 1163, a été partiellement ravagée par un incendie. Perçu comme un véritable drame, cet événement a suscité un émoi particulier au sein de la population française, de même que dans de nombreux pays étrangers.
 
Puisqu’aucun blessé n’est à déplorer, la question n’en est que plus étonnante : pourquoi pleure-t-on une construction humaine ? Chateaubriand, dont la plus grande œuvre est consacrée à défendre et illustrer le Génie du christianisme, a médité sur les émotions que nous procurent l’examen des ruines des monuments chrétiens. Si une telle vision nous fascine autant qu’elle nous chagrine, c’est en raison d’une « conformité secrète entre ces monuments détruits et la rapidité de notre existence ».
 
Pour le penseur chrétien, c’est en réalité l’homme qui « n’est lui-même qu’un édifice tombé, qu’un débris du péché et de la mort ». Sacré et pluriséculaire, le monument peut néanmoins sombrer soudainement et tout aussi vite que nous, comme toute chose existante est promise à une fin certaine : « et pourquoi les ouvrages des hommes ne passeraient-ils pas, quand le soleil qui les éclaire doit lui-même tomber de sa voûte ? »
 
Devant cette dévastation issue de l’activité humaine, une angoissante question surgit pour le croyant : est-ce là Dieu cherchant mystérieusement à « hâter les ruines du monde » ? Pour le natif de Saint-Malo, ce spectacle ne doit point trop nous affliger. Des larmes, il faudrait alors passer à une ferveur religieuse nouvelle, sortir des ruines de notre « amour tiède » et raffermir une « foi chancelante » pour retrouver l’espérance.
 
Mais dans ces ruines cultuelles, ne voit-on pas aussi s’abîmer la promesse culturelle d’une forme d’immortalité ? Dans Condition de l’homme moderne, Hannah Arendt souligne la singularité des œuvres d’art parmi les productions humaines, en tant qu’elles constituent la « patrie immortelle des êtres mortels ». Au-delà de nos préoccupations quotidiennes et utilitaires, nous aspirons à dépasser la relativité de l’époque et l’ordinaire de la consommation. Seule l’œuvre d’art, malgré sa fragilité, est à même de conférer au monde une permanence véritable.
 
Selon Arendt, même si « l’origine historique de l’art était d’un caractère exclusivement religieux », répondant en effet aux « besoins religieux », l’œuvre d’art possède néanmoins une valeur propre, irréductible à son utilité pour une communauté de fidèles, ou pour des touristes en vadrouille. Cette « éminente permanence » de l’art nous donne un « pressentiment d’immortalité », celle d’une « chose immortelle accomplie par des mains mortelles ».
 
Puisque nos actions et nos paroles ne laissent pas de traces et « partagent l’essentielle futilité de la vie », c’est dans la fabrication que nous trouverons une rédemption. Aussi les hommes ont-ils besoin « du bâtisseur de monuments ou de l’écrivain, car sans eux (…) l’histoire qu’ils jouent et qu’ils racontent, ne survivrait pas un instant ». Au temps des larmes doit ainsi succéder celui de la reconstruction.



Jean-Baptiste Juillard 

François-René de Chateaubriand (1768 - 1848)

Ecrivain et homme politique français. Il est considéré comme l'un des précurseurs du mouvement romantique. Dans le Génie du christianisme il défend la sagesse et la beauté de la religion chrétienne affectée par la philosophie des Lumières et la Révolution. En savoir plus.
Hannah Arendt (1906 - 1975)

Philosophe allemande naturalisée américaine, connue pour ses travaux sur l’activité politique. Elle y aborde notamment les problématiques de la révolution, du totalitarisme (Les Origines du totalitarisme en 1951), de la culture, de la modernité et de la tradition. En savoir plus.
Time To Philo est illustré par Daniel Maja.
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