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Le cerveau des algorithmes

Alpha Go, le programme informatique développé par une filiale de Google nommée Deep Mind, vient de battre le Sud-Coréen Lee Sedol, champion du monde du jeu de go, au terme d’un match suivi en ligne par plus de 100 millions de personnes. C’est une avancée fondamentale dans les progrès de l’intelligence artificielle, puisque Alpha Go ne se contente pas de calculer une infinité de positions possibles, mais développe ses propres intuitions grâce à des algorithmes qui lui permettent d’apprendre à partir de ses expériences (et de celles des autres joueurs).

La question que pose plus largement Deep Mind est celle de l’intelligence artificielle : d’algorithme en algorithme, les robots seront-ils un jour capables de penser et/ou de s’émouvoir, comme le C-3PO de Star Wars ?

On s’en est longtemps tenu au dualisme établi par Descartes : notre corps, cerveau inclus, est un simple automate, une « machine qui se remue de soi-même » ; mais l’âme, et la liberté qu’elle nous confère, ne peuvent y être réduits. Du côté de la matière, il n’y a donc « aucune différence entre les machines que font les artisans et les divers corps que la nature seule compose ». L’amour lui-même a une cause purement mécanique : dans une de ses Lettres à Chanut, Descartes avoue ainsi avoir un faible irrépressible pour les « personnes louches » (myopes) car enfant, il aimait une fille qui était un peu louche, et que « l’impression qui se faisait par la vue en mon cerveau » lui en est restée… En revanche, l’âme se trouve en retrait dans la célèbre « glande pinéale », isolée du monde des passions. Autrement dit, Alpha Go peut calculer, anticiper, sentir, aimer peut-être, mais ne sera jamais doté de la conscience de soi.

C’est pourtant en s’appuyant sur Descartes que le neuroscientifique français Stanislas Dehaene pousse le réductionnisme encore plus loin. Dans son dernier ouvrage Consciousness and the Brain, il pose ce qu’il appelle « le défi de Descartes » : si l’on peut cartographier les mécanismes neuronaux qui induisent la rationalité (capacité de répondre à des problèmes nouveaux, non programmés) et la réflexivité (analyse de ses propres états psychiques), alors la conscience elle-même deviendra le produit, expérimentable, manipulable voire réplicable, de notre matière cérébrale. C’est ce que Dehaene s’emploie à démontrer dans ses laboratoires, pour conclure que la question de la conscience sera bientôt dépassée, et paraîtra rétrospectivement aussi naïve que le vitalisme du 19e siècle. Un jour, Alpha Go deviendra Blue Brain, ce projet fou prévoyant de modéliser l’intégralité d’un cerveau sur ordinateur.

Les sceptiques pourront se rassurer en lisant les œuvres de David Chalmers, un des rares philosophes respectés par la communauté scientifique. Dans son ouvrage The Conscious Mind, il définit le « hard problem » : ce n’est pas tant la conscience que l’expérience, ce mélange mystérieux de sensibilité et d’intellectualisation, qui est irréductible à l’analyse machinique. Comme le dit à travers la bouche d’un de ses personnages le dramaturge Tom Stoppard dans sa dernière pièce, précisément intitulée The Hard Problem : « Où se trouvent la responsabilité et le libre-arbitre ? Ils n’apparaissent pas sur un scan IRM. »

René Descartes (1596 - 1650)

Mathématicien, physicien et philosophe français. Considéré comme l’un des pères de la philosophie moderne, il reste célèbre pour avoir exprimé dans son Discours de la méthode (1637) le cogito — « Je pense, donc je suis » — fondant ainsi le système des sciences sur le sujet connaissant face au monde qu'il se représente. En savoir plus.
Stanislas Dehaene (né en 1965)

Psychologue cognitif et neuroscientifique français. Ses principaux domaines de recherche concernent les bases cérébrales de l'arithmétique et de la numération, la lecture et la conscience, thématiques qu'il explore au moyen d'expériences de psychologie cognitive et par l'imagerie cérébrale. En savoir plus.
David Chalmers (né en 1966)

Philosophe australien spécialisé en philosophie de l'esprit, auteur de nombreux ouvrages sur la conscience. Il est particulièrement connu pour sa formulation du problème difficile de la conscience, désignant le problème de l'explication du fait que nous avons des expériences phénoménales qualitatives. En savoir plus.
Time To Philo est illustré par Daniel Maja.
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