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L’enfer, c’est les autres (surtout à Pékin)

Que nous prenions un VTC, que nous louions une chambre en vacances ou que nous rendions service à un voisin, nous avons pris l’habitude d’être notés, de 0 à 5 étoiles. L’économie du partage repose sur une technologie du fichage. Il fallait tout le génie asiatique pour en faire un projet de société. Le gouvernement chinois a en effet annoncé son projet « Internet Plus », dotant chaque citoyen d’un compte-points regroupant les données collectées sur les réseaux sociaux, les sites de commerce en ligne, les employeurs, les banques et bien sûr l’administration. Les meilleurs citoyens, bons camarades, travailleurs modèles et twittos courtois, pourront ainsi accumuler des points qui leur ouvriront les portes des hôtels de luxe ou des écoles d’élite. A l’inverse, les mal notés seront peu à peu condamnés au purgatoire social.

On peut bien sûr dénoncer le totalitarisme chinois. Mais au fond, Pékin ne se borne-t-il pas à rationaliser avec les moyens modernes ce qui est à la fois la condition et la limite de notre vie en société : le regard d’autrui ? On connaît la formule de Jean-Paul Sartre dans sa pièce Huis clos : « l’enfer, c’est les autres ». Elle s’appuie sur l’analyse proprement philosophique développée dans L’être et le néant. En apparaissant dans mon monde, autrui me transforme en objet, me réifie. Il brise la tranquille solitude de ma conscience pour me juger comme une chose. Autrui me fait passer du néant, celui de ma liberté réflexive, à l’être, le lourd en-soi d’une personne que l’on peut résumer à quelques traits de caractère ou moyennes sociologiques. Ce qui était l’infini de mes actions possibles devient la triste statistique de mes comportements probables. « Ainsi ai-je dépouillé, pour l’autre, ma transcendance. » Je ne suis plus moi, je suis un prof de philo trentenaire à l’air sage. Je suis aliéné par ma propre image. Sartre analyse en détail le sentiment de honte, effraction originelle du regard de l’autre. Avoir honte, c’est devenir objectivable. Et donc évaluable. Notable. Ce n’est pas la Chine qui est un enfer : ce sont les autres…

Pékin introduit néanmoins un nouvel élément dans cette vieille équation sociale : la centralisation par l’Etat. Le but ? « La construction d’une société socialiste harmonieuse ». En ce sens, le pouvoir chinois semble paradoxalement inspiré des principes utilitaristes posés par Jeremy Bentham : « l’affaire du gouvernement est d’accroître le bonheur collectif (le plus grand bonheur possible du plus grand nombre possible), par la punition et la récompense ». Le système de notation permettra de combler les interstices de vie individuelle où l’Etat n’avait pas de prise, où le jugement demeurait lacunaire. Les data permettront à Bentham de réaliser son rêve ultime : le Panoptique, véritable tour de contrôle d’une société soumise à une transparence totale. C’est le rôle que Bentham assignait, dans ses Principes de morale et de législation, à… la religion : puisque l’Etat ne peut pas tout voir, il devient « nécessaire, ou du moins utile, d’inculquer dans l’esprit des citoyens la croyance en un pouvoir suprême soumis aux mêmes principes, mais non aux mêmes imperfections ». Plus besoin de Dieu dans une société utilitariste contemporaine : les data pourvoient aux insuffisances de la surveillance d’Etat. L’algorithme intègre le regard d’autrui. Pour, nul n’en doute, le plus grand bonheur de tous.

Jeremy Bentham (1748 - 1832)

Philosophe britannique, théoricien majeur de la philosophie du droit et précurseur du libéralisme, il est surtout reconnu comme étant le père de l'utilitarisme (doctrine philosophique du bien-être collectif) avec John Stuart Mill. En savoir plus.

Jean-Paul Sartre (1905 - 1980)

Ecrivain et philosophe français. Représentant du courant existentialiste et fondateur de la revue Les Temps modernes (1945), il est connu pour son imposante œuvre philosophique et littéraire (notamment La Nausée en 1938 et L'Être et le néant en 1943), ses pièces de théâtre (Huis clos en 1944), ainsi que pour ses engagements politiques à gauche. En savoir plus.

Time To Philo est illustré par Daniel Maja.
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