Copy
Vous ne parvenez pas à lire cet email ? Cliquez ici pour le lire sur votre navigateur.
La tolérance à l'heure de Twitter
par Eric Deschavanne

« C’est mettre ses conjectures à bien haut prix que d’en faire cuire un homme tout vif », écrivait Montaigne. Les bûchers ont fort heureusement disparu de nos jours, mais pas l’intolérance, si l’on en juge par les armées de trolls qui envahissent les réseaux sociaux. Les réseaux sociaux carburent à l’indignation. Dans le domaine des opinions morales et politiques, l’erreur est en même temps une faute morale dont il apparaît urgent de corriger autrui. Nous inclinons tous au fanatisme, cet amour passionné du Vrai et du Bien qui rend insupportable la résistance de ceux qui, à nos yeux, persévèrent dans l’erreur, opposant sophismes et mauvaise foi à nos impeccables arguments. 

Une éthique de la tolérance s’impose donc, une éthique qui définisse une disposition personnelle à la tolérance, par-delà celle qu’impose en principe l’Etat de droit libéral. Montaigne et Voltaire nous ont légué l’argument sceptique susceptible de fonder la tolérance comme vertu : « Nous sommes tous pétris de faiblesses et d’erreurs, écrit Voltaire à la rubrique « Tolérance » de son Dictionnaire philosophique ; pardonnons-nous réciproquement nos sottises, c’est la première loi de la nature ».  

On peut craindre néanmoins que le scepticisme ne conduise à jeter le bébé (la morale) avec l’eau du bain (le moralisme). N’est-il pas plus pertinent de définir une morale tolérante ? Le philosophe Ruwen Ogien a ainsi proposé une « éthique minimale », une morale libérale opposable à l’intolérance de l’ordre moral. Plus précisément, il s’agit d’une conception morale de la morale minimale, à distinguer de sa conception politique, fondée sur la neutralité de l’Etat. Dans nos jugements moraux, nous devrions adopter « une attitude tolérante à l’égard des actes qui n’ont pas d’effet négatif sur des tiers », tels que la consommation de drogue, la prostitution ou le suicide assisté (dès lors que l’on a affaire à des individus adultes et consentants), autant bien entendu qu'à l'égard des œuvres ou opinions qui « offensent » nos convictions. Une morale tolérante exige que l’on adopte le principe de « l’indifférence morale du rapport à soi-même » : Il faut considérer que les comportements qui ne concernent que nous-même ne peuvent rien avoir d’immoral. Ogien entend ainsi évacuer la notion floue de « dignité humaine », susceptible de justifier l’indignation à l’égard de conduites qui ne nuisent pas à autrui. Cette morale minimale redéfinit donc la frontière entre les domaines de l’intolérable et du tolérable, en donnant au second une plus grande extension.

On peut cependant objecter que le rapport à soi-même est inhérent à la définition de la morale, dont le siège est le « for intérieur ». La vertu, cela consiste à s’obliger. La morale, estime Kant, a deux objets : ma perfection propre et le bonheur d’autrui. Vouloir son propre bonheur ne demande aucun effort sur soi, et vouloir la perfection d’autrui (ce qui définit le moralisme) est contradictoire, puisque je ne peux vouloir à la place de l’autre : « il y a une contradiction, écrit Kant, à exiger que je doive faire vis-à-vis de quelqu’un (à me l’imposer comme devoir) quelque chose que nul autre que lui-même ne peut faire. » 

La vertu de tolérance, l’acceptation de ce qu’on réprouve, la tempérance dans l’expression de ses opinions morales et politiques est ici justifiée par la critique du moralisme. Que la morale soit dans son contenu « minimaliste » ou « maximaliste », autrement dit, elle n’est morale que dans la mesure où l’on fait de soi-même l’unique objet de son indignation.


Eric Deschavanne

Ruwen Ogien (1949 - 2017)

Philosophe français, ses travaux ont principalement porté sur la question de la morale. Dans son œuvre, il définit une "éthique minimale" qui exclut les devoirs moraux envers soi-même et les devoirs positifs paternalistes à l’égard des autres. En savoir plus.
Time To Philo est illustré par Daniel Maja.
Share
Tweet
Share
Copyright © 2015 Adin Publications, All rights reserved.

Notre adresse :
Adin Publications
180 rue de Grenelle
PARIS 75007
France

Ajoutez-nous à vos contacts

SE DESINSCRIRE