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L'homme de demain sera-t-il encore humain ?

Au milieu de l’actualité bien dense de ces derniers jours, une information est presque passée inaperçue : un scientifique chinois, He Jiankui, professeur d'université à Shenzhen, a annoncé sur YouTube la naissance de deux jumelles dont l’ADN a été modifié par la technique Crispr-Cas9. Ce nom complexe désigne l’emploi de « ciseaux génétiques » destinés à intervenir directement sur le génome pour en supprimer ou remplacer certaines séquences ; en l’occurrence, il s’agissait ici, selon les explications du scientifique, de prémunir ces enfants contre le sida – même si cette indication reste encore invérifiable, faute d’informations précises. Mais ce n’est pas là la question essentielle que suscite une telle annonce.
 
La naissance de ces bébés génétiquement modifiés nous fait toucher du doigt la question décisive de notre rapport aux nouveaux pouvoirs de la technique sur la condition humaine. Elle nous replace au cœur d’un débat qui a traversé la philosophie allemande dans les années soixante, suscité notamment par le développement de l’énergie nucléaire. En 1959, Ernst Bloch publie un ouvrage intitulé Le Principe Espérance : de formation marxiste, il dessine dans cet ouvrage monumental le projet d’un « messianisme athée » : il s’agit, en mettant notre foi dans les promesses de la technique moderne, de faire advenir un nouveau monde, qui ressemble à « un rêve éveillé ». Bloch choisit résolument « le parti pris du futur », et revendique « un optimisme militant » : si nous libérons les forces de la science, demain sera forcément meilleur qu’aujourd’hui. Le monde actuel, et l’homme tel que la nature le forme, doivent être dépassés sans regrets, puisqu’ils sont si limités au regard de ce que notre pouvoir peut réaliser. Si nous sommes capables de faire naître une humanité qui ne soit plus jamais malade, immunisée par principe contre tous les virus – une humanité qui ne souffre plus, et peut-être qui ne meure plus, pourquoi nous en priver ? « Tant pis pour la réalité ! »
 
Vingt ans plus tard, le philosophe Hans Jonas publie une réponse au Principe Espérance : intitulé Le Principe Responsabilité, son ouvrage tente de formuler les contours d’une nouvelle éthique, nécessaire pour penser les défis posés par la technique contemporaine. Car la situation est réellement inédite : pour la première fois dans l’histoire, nous avons le pouvoir de décider de l’avenir de l’humanité elle-même. Les plus grands personnages historiques pouvaient modifier le destin d’un pays, ou d’une civilisation ; mais le plus puissant d’entre eux n’aurait pu imaginer supprimer l’humanité. Aujourd’hui, nous en sommes capables… Et cela de deux manières : soit par le scénario de la destruction – un cataclysme nucléaire, une pollution généralisée, ou le réchauffement climatique, pourraient mettre en danger les conditions même de la survie humaine sur la Terre. Mais un autre scénario conduirait au même résultat : celui de l’augmentation. Car une vie génétiquement transformée pour vaincre la finitude qui définit la condition humaine ne serait plus vraiment une vie humaine. Nous devons progresser pour léguer à ceux qui nous suivront une vie humaine meilleure. Mais nous avons aussi le devoir de leur transmettre une vie qui soit encore une vie humaine… Il nous reste à penser ensemble ce qui est essentiel à l’humain si nous ne voulons pas courir le risque, en espérant le transhumain, de ne trouver que l’inhumain.



François-Xavier Bellamy

Ernst Bloch (1885 - 1977)

Philosophe allemand qui s'inscrit dans la lignée des marxistes "non-orthodoxes". Dans son œuvre, il cherche d'abord à penser le futur et s'interroge longuement sur la notion d'utopie. En savoir plus.
Hans Jonas (1903 - 1993)

Historien et philosophe allemand. Dans son ouvrage principal, Le Principe Responsabilité (1979), il s'interroge sur les responsabilités nouvelles qui incombent à l'homme liées au développement de la technoscience et fonde une éthique pour l'âge technologique. En savoir plus.
Time To Philo est illustré par Daniel Maja.
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